La conquête de Barbara Worth (The Winning of Barbara Worth) – Henry King – 1926

La conquête de Barbara Worth (The Winning of Barbara Worth) – Henry King – 1926

janvier 19, 2022 1 Par Nicolas Ravain

Résumé :

Jefferson Worth trouve une orpheline dans le désert et l’élève comme sa propre fille. Devenue jeune femme, Barbara est aimée de Abe Lee, le contremaître de son père adoptif. Lorsque Greenfield, un riche entrepreneur, arrive avec des plans pour irriguer le désert, Worth se joint à lui dans cette opération.

Parviendront-ils à transformer le désert en une oasis ?

 

Contexte :

Henry King commence sa carrière en 1915 au sein des studios de Balboa Films. Cette société de production fondée par Herbert M. Horkheimer, active de 1913 à 1918 à Long Beach en Californie, est aujourd’hui tombée dans l’oubli, alors que des gens comme Fatty Arbuckle et Thomas Ince y ont fait leurs débuts. Henry King réalise pour la firme une série de films à succès mettant en scène la comédienne-enfant Marie Osborne et dans lesquels il joue lui-même. Sur les 22 films de la série produits entre 1916 et 1919 par Balboa Films, seul le premier semble avoir survécu : Un joli rayon de soleil (Little Mary Sunshine).

affiche de Little Mary Sunshine et logo de Balboa films

King rejoint ensuite Inspiration Pictures dont la première production sera Le coeur sur la main (Tol’able David), premier grand succès national pour le cinéaste et son premier chef-d’œuvre (le film rejoindra le National Film Preservation Board en 2007). Après avoir mis en boîte l’un des plus beaux westerns de l’ère du muet en 1926 avec cette Conquête de Barbara Worth, Henry King sera l’un des 36 fondateurs en 1927 de l’Academy of Motion Picture Arts and Science, qui délivre annuellement les Oscars.

La suite de sa longue et riche carrière, s’étalant jusqu’au début des années 60, est parsemée de films célèbres et inoubliables mettant en scène tantôt Tyrone Power (Un Yankee dans la R.A.F, Le cygne noir, Capitaine de Castille ou Echec à Borgia), tantôt Gregory Peck (Un homme de fer, La cible humaine, Les neiges du Kilimandjaro, Bravados), et tantôt Jennifer Jones (Le chant de Bernadette, La colline de l’adieu).

Henry King

Produit par Samuel Goldwyn et distribué par la United Artist, La conquête de Barbara Worth est l’adaptation d’un roman signé Harold Bell Wright (1872-1944), un auteur tombé lui aussi dans un relatif oubli mais pourtant le premier romancier américain à vendre un million d’exemplaire d’un de ses livres. Wright adapte pour le cinéma son propre roman Le retour du proscrit (The Shepherd of the Hill) en 1919 et en assure également la réalisation. Le roman sera à nouveau porté à l’écran en 1941 par Henry Hathaway avec John Wayne dans le rôle principal.

 

harold bell wright

Harold Bell Wright (gauche) – affiche du Retour du proscrit version Hathaway

L’adaptation de son livre The Winning of Barbara Worth, publié en 1911, est confiée à la plus célèbre des scénaristes de l’époque, Frances Marion, dont nous parlions dans notre article sur Notre héros (Lazybones) de Frank Borzage. King a déjà brillamment porté à l’écran en 1925 l’adaptation que Frances Marion a fait du roman Stella Dellas d’Olive Higgings Prouty, roman qui connaîtra une autre belle adaptation en 1937 par un autre King du cinéma, Vidor de son nom de famille.

Côté casting, La conquête de Barbara Worth a d’abord « été conçu pour mettre en valeur un remarquable comédien anglais de l’époque, Ronald Colman, et une jeune première hongroise, Vilma Banky ».1

Ronald Colman interprète Willard Holmes, le fils adoptif du riche entrepreneur Greenfield qui va très vite tomber lui aussi sous le charme de Barbara. Comédien né à Londres en 1891, Colman est soldat lors de la Première Guerre Mondiale durant laquelle il sera blessé lors de la bataille d’Ypres en 1914. Il a déjà joué trois fois devant la caméra d’Henry King dans Dans les laves du Vésuve (The White Sister) en 1923, Romola en 1924 et Le sublime sacrifice de Stella Dallas (Stella Dallas) en 1925. Après avoir joué pour John Ford, Capra, LeRoy ou encore Mankiewicz, Ronald Colman décrochera l’Oscar du meilleur acteur en 1947 pour son rôle dans Othello de George Cukor.

White Sister

Dans les laves du Vésuve, avec Ronald Colman et Lillian Gish

Face à lui, on retrouve donc Vilma Banky, qui interprète le rôle-titre du film. Née en Autriche-Hongrie au début du XXème siècle, cette blonde aux yeux clairs est remarquée par Samuel Goldwyn de passage à Budapest en 1925. Elle tourne en Hongrie, en Autriche et en France avant de rejoindre les Etats-Unis où elle partage l’affiche avec Ronald Colman en 1925 dans L’ange des ténèbres (The Dark Angel) de George Fitzmaurice. Suite au succès remporté par Barbara Worth, leur duo à l’écran sera l’un des plus célèbres et des plus romantiques de la fin de l’ère du muet. On la verra également sous la direction de Clarence Brown dans L’aigle noir (The Eagle), et c’est Rudolph Valentino lui-même qui la choisira pour Le fils du Cheik, ultime film de l’acteur.

Elle partagera l’affiche avec son binôme Ronald Colman dans quatre autres films : La nuit d’amour (The Night of Love), The Magic Flame et Le masque de cuir (Two Lovers).

Malheureusement, Vilma Banky ne réussira pas à passer l’épreuve du parlant, elle qui ne connaissait pas un mot d’anglais avant 1925, et son fort accent aura raison de sa carrière cinématographique qui s’arrête définitivement en 1933.

affiche du film Le fils du cheik

Vilma Banky aux côtés de Rudolph Valentino dans Le fils du Cheik

Pour terminer sur le casting, il nous faut bien entendu parler de Gary Cooper, qui interprète ici Abe Lee, amoureux transi de Barbara depuis sa jeunesse. Après avoir été figurant/cascadeur/cavalier pendant quelques années (on peut le voir notamment dans L’aigle noir et le Ben-Hur de 1925), il est ici crédité au générique pour la première fois de sa carrière naissante. Il n’accèdera au rang de star que quelques années plus tard, en 1929, avec son premier film parlant, The Virginian de Victor Fleming.

Le reste fait partie de l’Histoire.

portraits de Gary Cooper

Enfin, évoquons encore deux noms qui nous paraissent importants à mentionner, celui du directeur de la photographie George Barnes, et celui du superviseur des effets spéciaux Ned Mann.

George Barnes commence sa carrière en 1918, et on le retrouve lui aussi au générique des incontournables L’aigle noir et Fils du Cheik. Son travail sur Barbara Worth est remarquable, tant au niveau des cadrages, de la gestion des différents plans de l’image ou des mouvements de caméra. Sa filmographie est pleine de merveilles comme Rebecca, La maison du Dr Edwards, La guerre des mondes, La femme à l’écharpe pailletée, Pavillon noir, L’homme de la rue ou encore Le garçon aux cheveux verts et Sadie Thompson.

Ned Mann, lui, commence tout juste sa carrière, ayant officié juste avant sur Don X, fils de Zorro avec Douglas Fairbanks l’année précédente. Sur Barbara Worth, il est en charge de la séquence de l’inondation finale, « remarquablement recréée […] dans le désert de Black Rock, Nevada, et à l’Imperial Valley, Californie. »2, toujours aussi impressionnante aujourd’hui et qui pourrait en remontrer à n’importe quel film de Roland Emmerich. Ned Mann travaille ensuite sur le titanesque Arche de Noé de Curtiz en 1928, Le dirigeable de Capra, le visionnaire La vie future de Menzies ou encore Miracle à Milan de Vittorio De Sica.

 

Beautiful, mysterious, merciless

Le 1er carton qui ouvre le film qualifie le désert de « beau », « mystérieux » et « sans pitié ». Trois mots qui décrivent parfaitement le début du long-métrage, dont la beauté plastique égale la cruauté des événements qui y sont décrits.

Rarement le premier plan d’un film n’aura été aussi beau, inquiétant, déchirant, surprenant : le désert ; une femme qui vient de creuser une tombe ; une enfant seule, en retrait ; un attelage ; et le désert à nouveau, qui semble se confondre avec le ciel.

les premiers plan de Barbara Worth

Beau.

Mystérieux.

Sans pitié.

Et pour confectionner un crucifix, la mère va casser le petit lit de poupée en bois de sa fille. Celle-ci éclate en sanglots, mais la mère passe devant elle lui accorder un regard.

Papa est mort.

Comment, pourquoi, on ne sait pas. Tout ce qu’on sait, c’est que le désert est « sans pitié ».

Un peu plus loin, un équipage d’homme est là. Chevaux, charrettes et chapeaux sur la tête. Avec, au premier plan de l’image, toujours cette menace de la mort qui rôde, sous la forme du squelette d’un animal.

Des pionniers, surement. Des voyageurs. Des aventuriers. Jean Tulard écrivait à propos d’Henry King qu’il était un cinéaste nostalgique « de l’ancienne Amérique, celle des pionniers et des grands espaces, […] fasciné par les vocations sublimes des grands hommes ou les appels venus du ciel ».3 Et ce n’est pas le début de Barbara Worth qui prouvera le contraire. Ni la fin, comme nous le verrons plus tard.

« Si nous pouvions amener l’eau dans ces terres désolées, cet endroit deviendrait l’un des plus merveilleux
jardin de la Terre. »

La voilà, la « vocation sublime ».

La voilà, la « passion pour les individus hors série qui, en même temps que leur destin, forgent celui de la communauté qui les entoure et la font progresser »4 dont parlent Tavernier et Coursodon à propos d’Henry King dans leur 50 ans de cinéma américain.

Puis les forces de la Nature se déchaînent et le désert, déjà si inhospitalier par essence, le devient encore plus. Une tornade se forme au loin, appelée « dancin’ dust-devil » par l’un des hommes de Jefferson Worth.

Et très vite, c’est la tempête de sable.

Aucun répit. Ni pour la mère en difficulté du film, ni pour le spectateur.

tempete de sable dans Barbara Worth

Le film a beau être muet, ou plus précisément « silent » comme disent les américains, le vent est si puissant qu’on l’entendrait presque souffler dans nos oreilles. Il détruit tout sur son passage. La jeune mère de famille n’est plus qu’une frêle silhouette se détachant à peine dans ce brouillard de sable mortel.

Enfin, le calme revient.

Maman est morte.

Ne reste plus que la petite Barbara, fille du désert, premier titre français du film, plus judicieux, plus poétique que cette « Conquête » un peu pompeuse.

Et Jefferson Worth de la trouver, la sauver, et l’adopter.

Un premier quart d’heure beau, mystérieux et sans pitié.

 

Le temps des conquêtes

Quinze années sont passées. Le désert est toujours là, « still unconquered ». Barbara est une jeune femme, et celui qui est conquis, amoureux transi, c’est Abe Lee. Le jeune et beau Gary.

Et voilà qu’arrive le changement, le progrès, sous la forme d’une voiture dans le désert. Et celle-ci apporte aussi l’amour pour Barbara, sous les traits de Willard Holmes (Ronald Colman). Mais dès le départ, l’avertissement est lancé : attention, faire venir ici la technologie, pour une nouvelle vie, n’est pas sans risque.

voitures dans Barbara Worth

Et la voiture s’arrête. Ensablée. Difficile (impossible ?) de lutter contre le désert. Ce gag autour des voitures reviendra plus tard dans le film : un long et rapide travelling latéral accompagne une voiture qui roule à toute berzingue dans les rues de la ville. Elle dépasse les marcheurs, les attelages de chevaux. Mais quelques mètres plus loin, c’est la panne. Alors cette fois-ci, un long plan fixe, pour bien souligner l’immobilité du convoi, et les marcheurs et les attelages qui dépassent le véhicule.

Rien ne sert de courir…

Celle qui court dans le désert, ou du moins qui galope, c’est Barbara. Mais soudain, son cheval devient fou et se met à ruer dans tous les sens. Impressionnante séquence de rodéo, qui voit Barbara être éjectée de sa monture et finir inconsciente sur le sable.

Réminiscence maternelle.

Abe Lee vient à son secours, comme son père adoptif était venu au secours de la Barbara-enfant, quinze ans auparavant. Et cela résume bien leur relation : si Abe est amoureux de Barbara, celle-ci le considère plutôt comme un grand frère.

Le véritable amour de Barbara arrive enfin.

rencontre de Colman et Banky dans Barbarz Worth

Vilma Banky et Ronald Colman, un couple mythique du cinéma muet

La séquence de la fête dans la ville et du bal est l’occasion de mettre en place cette problématique du trio amoureux. Séduction et jeux de regards. Gary Cooper si touchant, lui qui a abandonné ses vêtements sales de cow-boy pour enfiler un beau costume, en retrait, au regard tantôt pétillant, tantôt de chien désespéré.

gary cooper dans Barbara Worth

Et encore une petite pointe d’humour, pour ne pas sombrer dans le pathos, avec ce gag d’un homme qui invite une femme à danser : elle se lève et mesure deux tête de plus que lui.

Un peu plus tard, la vie arrive enfin dans le désert, sous deux formes. D’abord une naissance, la première de la ville, avec des travellings et des panoramiques très énergiques. Après tout, la vie, c’est le mouvement, non ?

Et puis ce plan de la rivière qui coule dans son lit, jusqu’au barrage. Pari réussi ! Les champs sont irrigués, labourés. Houra ! Dame Nature a été domptée. Les hommes ont réussi à conquérir le désert.

Vraiment ?

Inondation

La bêtise et la cupidité humaine vont se payer très cher. Car le barrage va céder. Il faut le renforcer. Mais le patron refuse d’allonger la monnaie. Alors, la colère gronde chez les ouvriers qui menacent de brûler la ville. Et les bas instincts se réveillent.

Tentative de viol.

Lynchage par pendaison.

Meurtre.

La pellicule est à présent teintée en rouge, couleur du sang et de la violence.

montée de la violence dans Barbara Worth

Ce dernier tiers du film est l’occasion pour King de mettre en boîte une fusillade des plus efficace lorsqu’Abe et Willard tombent dans une embuscade dans un canyon. L’approche est assez sèche. Plutôt « réaliste ». Nous ne sommes pas dans un serial de Tom Mix, plein de cascades farfelues.

Les deux hommes se retrouvent sous les feux de leurs assaillants. Ils doivent se cacher. S’entraider. Ils sont blessés.

Le suspense est à son comble. Un cheval galope à toute vitesse dans la nuit désertique, monté en parallèle avec le barrage qui manque de céder.

Et c’est l’inondation. L’eau sort de son lit.

A nouveau, la Nature est sans pitié. L’eau, jusqu’ici symbole de vie, va semer la mort sur son passage. Elle engloutit tout, détruit tout. Fuir. Vite !

Plan déchirant sur un homme en fauteuil roulant, condamné.

Un final absolument dantesque, d’une puissance visuelle et dramatique à couper le souffle.

inondation dans Barbara Worth

 

Conclusion :

Si, comme le rappelle Patrick Brion, « 571 films consacrés au Far West sont tournés en trois ans, de 1925 à 1927 »5, le film d’Henry King se hisse sans problème au-dessus de la banalité de la production de l’époque de par son ambition visuelle, son rythme trépidant, sans jamais oublier de filmer les personnages « à hauteur de sentiments » selon la formule de Bertrand Tavernier.


1-Encyclopédie alpha du cinéma – p.129

2-Encyclopédie du western – Patrick Brion – p.33

3-Dictionnaire du cinéma – Les réalisateurs – Jean Tulard – p.484

4-50 ans cinéma américain – Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon – p.587

5-Encyclopédie du western – Patrick Brion – p.11


Le film est disponible en bonne qualité sur youtube :