Notre héros (Lazybones) – Frank Borzage – 1925

Notre héros (Lazybones) – Frank Borzage – 1925

août 22, 2021 1 Par Nicolas Ravain

Résumé :

Steve Tuttle, alias « Lazybones », est un paresseux hors pair. Un jour, lors d’une sieste près de la rivière, il sauve de la noyade une jeune femme qui vient d’abandonner son bébé avant de sauter dans l’eau. Steve prend alors sous son aile le nourrisson, et va l’élever comme son propre enfant. Le scandale éclate dans la ville, tout comme la Première Guerre mondiale…

 

Contexte :

Frank Borzage voit le jour en 1894, soit quelques mois avant la première projection du Cinématographe des frères Lumière en décembre 1895. Dès l’âge de 18 ans, il réalise des courts-métrages dans lesquels il se met souvent en scène, avant de donner naissance à de superbes films de la fin de l’ère du muet comme L’heure suprême, L’ange de la rue ou encore L’isolé.

Très actif dans les années 30 et 40, cinéaste du mélodrame et des petites gens (voir son étonnant Bureau des épaves – Stranded – 1935 – qui se déroule essentiellement dans un centre administratif pour les plus démunis, sorte de Pôle Emploi avant l’heure), Borzage met sa carrière entre parenthèse dans les années 50 pour signer un ultime film en 1959 intitulé Simon le Pêcheur. Il commence le tournage de L’Atlantide à l’aube des années 60 mais quitte la production et est vite remplacé par ce vieux briscard d’Edgar G. Ulmer.

portrait de Frank Borzage et affiche de L'heure suprême

Produit par William Fox, fondateur de la Fox Films (qui deviendra la 20th Century-Fox en 1935), ce Lazybones est la première collaboration entre le cinéaste et le producteur. Ayant jusqu’ici produit les films de Lynn Reynolds, un réalisateur, scénariste et acteur américain très prolixe qui se suicide en 1927 devant son épouse, William Fox prends sous son aile Borzage, dont il va produire les films suivants.

Le script est signé de Frances Marion, l’une des plus célèbres scénaristes féminine, la première à remporter l’Oscar de la meilleure adaptation en 1930 pour le film Big House réalisé par son mari George W. Hill. Elle est entre autre l’auteur de scripts pour Griffith, Tourneur, Ford, Sjöström ou encore King Vidor.

portraits de William Fox et Frances Marion

C’est l’acteur Buck Jones qui se glisse dans la peau de Steve Tuttle, ce fainéant de compétition qui sera pourtant amené à devenir un héros national de guerre. Jones, dont la carrière commence en 1914 et se poursuit jusqu’au début des années 40, est une star des western de série B. On le croise tout de même devant la caméra de Ford dans Just Pals en 1920 ou celle de quelques Wellman muets.

Autre nom à mentionner au générique, celui de Leslie Fenton, qui débute ici à peine sa carrière, à laquelle il mettra fin en tant qu’acteur en 1938 pour basculer définitivement derrière la caméra. Il signera une quinzaine de longs-métrages jusqu’au début des années 50 : une aventure de Simon Templar, a.k.a Le Saint ; certains titres de westerns connus des aficionados du genre comme La chevauchée de l’honneur ou Smith le taciturne ; ou encore le film noir Trafic à Saïgon avec son acteur fétiche Alan Ladd.

Assurément un autre cinéaste méconnu qui mériterait que l’on se penche sur sa filmographie.

Buck Jones et Leslie Fenton

Quelques mots au sujet de la comédienne Madge Bellamy, qui incarne ici la version « adulte » de Kit, le bébé adopté par Steve « Lazybones ». Bellamy possède une étoile sur Hollywood Boulevard, a tourné sous la direction de King Vidor, Maurice Tourneur, John Ford et Frank Borzage, mais n’a pas su gérer le virage vers le cinéma parlant et est tombé dans l’oubli jusqu’à travailler comme vendeuse dans un magasin d’outillage. Même sa mort à l’âge de 90 ans fut éclipsée par celle de la légende Ava Gardner survenue le lendemain !

 

Ode à la fainéantise et la procrastination

Le générique du film est construit sur l’illustration d’une grande toile d’araignée, que l’on retrouve dans la première séquence du film qui nous présente celui que l’on dit mou comme de la mélasse, occupé à faire une sieste au sol. Un superbe plan cadre ses chaussures à laquelle sont accrochées des toiles d’araignées, comme pour signifier qu’il est là depuis un bon moment, à ne rien faire.

Une mouche se pose sur son nez ? Pas question de faire le moindre effort pour la chasser, à part peut-être souffler dessus. C’est sa mère, habituée, résignée, qui finira par chassez l’insecte d’un revers de la main avant d’aller décrocher le linge de son fils qui s’agite sous les bourrasques de vent. En voyant les pantalons et les caleçon onduler frénétiquement sur le fil, elle pense ainsi, non sans humour : « Ils n’ont jamais fait autant d’exercice quand Steve est dedans ! ».

Steve semble amoureux d’une Agnes, dont il dit le prénom dans son sommeil tandis qu’il est sur le point d’embrasser une chèvre. Et là voilà vraiment, ladite Agnes Fanning, interprétée par Jane Novak, une autre actrice n’ayant pas réussi à passer le cap du parlant et morte quelques jours seulement après Madge Bellamy. Elle arrive à bord d’un tandem, qu’elle partage avec sa mère, décrite comme une femme stricte et impossible à contenter.

Arrive la première occurrence du running gag du portail. Running gag qui deviendra plus qu’un simple gag au fil du film, jusqu’à devenir un symbole même de l’évolution du personnage principal.

La sinistre Mme Fanning veut entrer chez les Tuttle mais se heurte au petit portail en bois qui ne s’ouvre plus. Obligée de soulever et pousser le portail, elle peste : « Maudit sois cette porte ! »

images du film Lazybones

Si Steve est un gros fainéant qui remet tout à plus tard, il sait aussi saisir une occasion de s’amuser et de faire vibrer la belle Agnes en conduisant une automobile à toute berzingue. Mais le revoilà très vite affalé sur la branche d’un arbre, à pêcher en faisant la sieste, ou à faire la sieste en pêchant. Encore ce plan serré sur ses pieds, dirigés vers le ciel, comme pour dire que Steve n’a pas vraiment les pieds sur terre, qu’il est « dans les nuages », « dans la lune ».

lazybones

Un fainéant, d’accord, mais ne manquant pas de courage quand il le faut : il n’y a qu’à voir comme il s’empresse de plonger dans la rivière pour venir à la rescousse d’une demoiselle qui vient de s’y jeter ! Une femme qui revient chez elle, avec un bébé, mais sans mari. Chose impensable pour la communauté de cette petite ville rurale américaine.

Trop honteux.

C’est alors que Steve passe soudain du statut de bon à rien à celui de père, en décidant d’adopter l’enfant et de tenir le secret. Il rentre chez lui, le bébé dans son panier de pêche, et se heurte au maudit portail qui ne s’ouvre pas. « Rappelle-moi de le réparer demain, ‘man ! », dit-il.

Tu parles.

« Ça a bien mordu ? », lui demande le prétendant officiel d’Agnes en le voyant revenir avec son panier.

Tu parles !

 

La force des conventions

Voilà donc notre grand dadais devenu un homme responsable. Il n’est plus si fainéant, à présent qu’il a un vrai but dans la vie. Traire la vache pour remplir le biberon, puis donner le biberon au bébé.

Du boulot, tout ça ! Mais aussi un lien qui se crée, un sourire, de l’amour naissant.

Ce qui n’est pas le cas de tout le monde, bien au contraire. Ruth, la mère de l’enfant, qui s’avère être la soeur d’Agnes, craque et révèle son secret honteux à sa mère, l’horrible et acariâtre Mme Fanning. La sentence tombe immédiatement, sous forme de multiples coups de fouets d’une violence sèche et rude.

On ne rigole pas avec les conventions, ici !

lazybones

Un saut dans le temps en 1905, et voilà donc Ruth mariée à Elmer (nouvellement promu président de la banque nationale, un bon parti donc !), tandis que sa fille cachée Kit est devenue une petite fille aux longues couettes noires qui se fait chahuter par ses camarades. Superbe travelling arrière qui cadre longuement la petite fille en train de courir seule sur la route pour aller retrouver son père d’adoption. Plan que l’on retrouvera peu après, avec cette fois-ci la mère de Kit qui court sur la route, malheureuse, mourante de chagrin et de honte. Deux moments très forts et puissants émotionnellement, qui atteindront leur paroxysme lors des retrouvailles/adieux entre Kit et sa mère.

Laissons ici quelques mots sur Zasu Pitts et son interprétation touchante du personnage de Ruth. De son vrai nom Eliza Susan (d’où le Zasu) Pitts, elle commence sa carrière en 1917, tourne souvent pour Vidor et Borzage, croise la route de Ford, McCarey ou encore Curtiz, jusqu’à sa dernière apparition en 1963 dans Un monde fou, fou, fou, fou. Elle campe ici de façon habitée et douloureuse cette mère obligée d’abandonner son bébé pour garder la face et sa place dans la société.

lazybones

Quant à Steve, ce bon vieux Lazybones, on le retrouve en train de faire une sieste au sol, comme à son habitude ! Et ce maudit portail, toujours pas réparé ! Certaines choses ne changent décidément pas. La vie suit son cours, Kit devient une jeune femme, la mort surgit pour certains, et les conventions sont sauves.

Eclate alors la Première Guerre mondiale.

Par un concours de circonstances, et grâce à sa fainéantise, voilà Steve devenu un héros de guerre en ayant désarmé un peloton allemand à lui tout seul.

Son retour à la maison est très touchant, tout en retenu. Vêtu de son uniforme, il semble avoir vieilli plus rapidement que la normale. La maison est toujours debout. Sa vieille voiture est toujours là. Maman est toujours là. Rien ne semble avoir changé.

Enfin, presque : le maudit portail est réparé !

Un petit détail, mais qui dit bien que tout n’est en fait plus vraiment pareil.

lazybones de Borzage

Celui qui n’était qu’un moins que rien, un bon à rien, une mélasse sur un pancake, est aujourd’hui fêté par toute la ville comme un héros. Mais Steve n’en a cure, de tout ça. Il n’y a que Kit qui compte vraiment. Comprenant que celle-ci est amoureuse d’un jeune homme (interprété par Leslie Fenton), Steve semble blessé et prend ainsi conscience qu’il est lui-même amoureux de la jeune femme. Elle est jeune, elle est belle, elle lui saute au cou à son retour et le couvre de baiser. De quoi faire tourner la tête.

Choix narratif tendancieux, cette histoire d’amour impossible reste très chaste et très pudique, Steve acceptant finalement enfin son statut de véritable père dans une séquence finale pleine d’émotion.

buck jones dans Lazybones

Conclusion :

Si Borzage n’a pas encore l’ambition visuelle de ses films suivants, ni les mêmes moyens, il signe tout de même avec Lazybones un très beau film, tout en délicatesse, avec une émotion à fleur de peau. Une sorte de conte à la fois bucolique et mélancolique, doux et rugueux, drôle et triste, qui touche en plein cœur.