Trésors Retrouvés – épisode #9 : How Spriggins Took Lodgers
Il y a un an, j’annonçais dans le premier épisode des Trésors Retrouvés la découverte que j’avais faite d’un lot d’une trentaine de bobines 35mm contenant plusieurs extraits de films muets dont certains étaient jusqu’alors considérés comme perdus : Adrienne Lecouvreur (1913) avec Sarah Bernhardt, Out for the Coin d’Al Christie, La Bonté de Jacques V (1911) ou encore Impéria (1920).
Suite à cette découverte extraordinaire, le quotidien La Voix du Nord m’avait consacré un petit article dans son édition du 23 juillet 2025, où j’y évoquais mon idole de jeunesse Indiana Jones et ma passion pour le 7ème Art en général.

Quelques jours plus tard, me voilà en vacances dans le Sud chez mon père avec mes enfants.
Soleil, piscine, mer, palmiers, barbecue : la belle vie.
Mon téléphone sonne.
Numéro inconnu.
Je ne réponds pas : on veut encore sûrement me vendre un poêle à bois, un abonnement internet ou je ne sais quoi.
« Vous avez un nouveau message. », m’indique mon téléphone.
Alors j’écoute.
Et je n’en reviens pas.
Un couple qui tient un cinéma associatif à Bousbecque, une petite bourgade du Nord de la France, a lu l’article qui m’était consacré dans la Voix du Nord et veut savoir si j’aimerais récupérer des bobines de films qu’ils entreposent dans un garage depuis plus de dix ans.
Un peu, que j’veux !
Mais il ne faut pas que je m’emballe. Peut-être qu’il n’y aura pas grand-chose à se mettre sous la dent. Ce genre de trouvailles, ça ne peut pas arriver deux fois de suite, quand même !
Dès mon retour, nous prenons rendez-vous pour que je vienne voir de mes propres yeux ce que contient le « lot de Bousbecque ».
C’est l’après-midi. Le soleil cogne. Le couple est là, tout sourire, adorables. « Fifi » ouvre la porte du petit garage.
Et, encore une fois, je suis Indiana Jones découvrant l’entrée de la cité perdue de Tanis.

Il y a des dizaines de boîtes, rouillées, cabossées, et deux grands barils en métal scellés.
Mes Arches d’Alliance à moi.
Tournevis, coups de marteau, « Fifi » et moi ouvrons tout ça.
J’inspecte rapidement, je déroule quelques mètres, déchiffre des étiquettes, fait un rapide compte.
Et je me rends à l’évidence : c’est le gros lot ! Encore plus gros que le « lot de Calais ».
Je ne vais pas révéler ici tout de suite tous les trésors que contient le « lot de Bousbecque », car je compte bien vous en présenter plusieurs au cours des prochains mois, mais on parle ici d’une soixantaine de bobines, dont plusieurs films considérés jusqu’ici comme perdus et, cerise sur le gâteau, COMPLETS cette fois-ci pour certains !



Alors, pour commencer, intéressons-nous à l’une de ces bobines contenant des intertitres estampillés Thomas A. Edison, rien que ça…
1 – Ici, on parle français
Titré How Spriggins Took Lodgers lors de sa sortie en avril 1911, ce film produit par la Edison Company est une adaptation de la pièce anglaise Ici on parle français or The Major’s Mistake de Thomas J. Williams. Artisan efficace du rire victorien, auteur prolifique d’environ 80 pièces basée sur la même recette (durée courte, décor unique, rythme effréné et avalanche de quiproquo), Williams composait ses œuvres « à la chaîne » pour alimenter la forte demande des théâtres populaires londoniens. My Turn Next, Turn Him Out, Smashington Goit ou encore Who is Who ? or All in Fog et Old Gooseberry, aucune de ces pièces n’a réussi à traverser les époques, à l’exception de Ici on parle français qui devient un petit classique de la comédie régulièrement joué pendant des décennies un peu partout dans le monde, avant de tomber dans l’oubli après la Première Guerre mondiale.

Cette pièce, dont la première a lieu au New Royal Adelphi Theatre de Londres le 9 mai 1859, est donc adaptée pour le grand écran plus de cinquante ans après sa création par la compagnie de Thomas Edison, qui espère ainsi surfer sur le succès de cette « farce anglaise extrêmement populaire et pleine d’esprit »1 en un acte.
En 1909, la compagnie connaît un certain déclin face à une concurrence de plus en plus féroce et, pour redorer son blason, engage une troupe permanente de comédiens professionnels et commence à adapter des pièces de théâtre classiques, des opéras et des romans célèbres pour attirer un public plus bourgeois. En 1911, la Edison Stock Company est principalement composée de Mary Fuller, Miriam Nesbitt, Carrie Clark Ward, Elsie McLeod, Marc McDermott, Charles Ogle ou encore William West et Edward Boulden.

2 – Affaires de ménages
Certains de ces noms vont de fait se retrouver au casting de How Spriggins Took Lodgers, avec en tête d’affiche une personnalité issue du théâtre « dont la grande expérience et le souci du détail […] ont fait de lui un collaborateur incontournable au sein de nombreuses grandes compangies du pays »2 : Sedley Brown.
Issu d’une longue lignée de comédiens (sa mère, Mary Sedley Brown était une légende du milieu, surnommée la « Grand Old Lady of the American Stage ») et déjà âgé de 55 ans au moment du tournage, Brown joue ici pour la première fois devant une caméra après une longue et fructueuse carrière sur les planches en tant qu’acteur, auteur et metteur en scène. La plus ancienne trace documentée que nous avons trouvé date de 1875, alors qu’il interprète le rôle de John Reed dans une adaptation théâtrale du roman Jane Eyre aux côté de la comédienne Charlotte Thompson.

Portrait de Sedley Brown en 1908
Après son divorce d’avec sa première épouse Henrietta Crosman en 1896, Sedley Brown continue de diriger des troupes itinérantes à travers tout le pays, engageant notamment un jeune Thomas H. Ince d’à peine 15 ans en tant que « general utility man »3 au sein de la Beryl Hope Stock Company, puis fait la connaissance de Carrie Clark Ward, qui joue à ses côtés sur scène et deviendra sa femme en 1906.
Lorsque la compagnie d’Edison fait appel au « metteur en scène de génie »4 pour interpréter le rôle de Mr. Spriggins dans son adaptation cinématographique de Ici on parle français, le comédien insiste pour faire engager son épouse dans le rôle d’Anna Maria, la domestique de maison. Un choix qui marque une rupture totale avec l’œuvre d’origine : alors que le texte de 1859 décrivait une petite bonne anglaise effacée et dépassée, l’actrice impose à l’écran un physique costaud, des mimiques outrées et un tempérament autoritaire qui inverse complètement le rapport de force avec ses maîtres.

Miriam Nesbitt, Sedley Brown et Carrie Clark Ward dans How Spriggins Took Lodgers (1911) Photogrammes extraits de la copie 35mm de la collection Classicinema
A l’inverse de son mari qui ne fera jamais carrière dans le cinéma, Carrie Clark Ward tournera ensuite dans plus de 70 films devant la caméra de grands cinéastes comme Raoul Walsh, Frank Lloyd, Marshall Neilan, King Vidor ou Clarence Brown, jouant entre autres aux côtés de Charlie Chaplin, Sessue Hayakawa, John Gilbert, Lon Chaney et Rudolph Valentino.
Notons que dans la copie française du film retrouvée dans le « lot de Bousbecque », les personnages ont changé de nom : ainsi, « Mr. Spriggins » devient naturellement « Mr. Brown », et Anna Maria de devenir « Joséphine ».

Un autre couple d’acteurs à la ville comme à l’écran est au casting de How Spriggins Took Lodgers, à savoir celui de Miriam Nesbitt et Marc McDermott, bien qu’ils ne se passeront la bague au doigt qu’en 1916.
Après une longue carrière sur scène et des triomphes à Broadway, Miriam Nesbitt intègre les studios d’Edison en 1908, y tourne près de 150 films où elle incarne souvent des figures d’élégances et de souveraineté (les reines Anne d’Autriche et Elisabeth I) avant de mettre fin à sa carrière en 1917 lorsqu’Edison prend la décision de fermer définitivement sa branche cinématographique.
Dans How Spriggins Took Lodgers, elle incarne la femme du Major (Marc McDermott!) qui est courtisée par un jeune français dans un train, ce qui déclenchera une crise de jalousie démesurée de son époux.

Son époux et partenaire à l’écran, Marc McDermott, intègre la troupe d’Edison en 1909 et en devient le premier rôle masculin incontournable. Doté d’un magnétisme intense et d’un regard perçant, il est le spécialiste des rôles complexes, des drames psychologiques et des personnages plus grands que nature (Ebenezer Scrooge dans A Christmas Carol en 1910). Contrairement à sa femme, McDermott continuera sa carrière après Edison jusqu’en 1928, passant par la Vitagraph, Fox, M.G.M ou Universal, et tournant notamment à plusieurs reprises devant la caméra de Clarence Brown (The Temptress, Flesh and the Devil).
Dans How Spriggins Took Lodgers, McDermott se glisse dans la peau d’un Major engoncé dans une tenue militaire, maladroit, plein de mimiques et rendu fou de jalousie, loin de ses rôles intenses et complexes.

Évoquons également la présence d’Edward Boulden dans le rôle du « young Frenchman » comme désigné dans la presse de l’époque, et ici nommé Victor dans notre copie française. La carrière cinématographique de Boulden débute tôt, dès 1903 ou 1907, au sein de l’écurie Edison, dans laquelle il devient le maître du déguisement et et du comedy character. Loin de ses rôles souvent extravagants, il incarne dans How Spriggins Took Lodgers un petit français bien propre sur lui qui va déclencher bien malgré lui la jalousie du Major. Boulden marquera ensuite l’histoire du cinéma en devant un pionnier du cinéma parlant en devenant l’une des stars des Kinetophones Edison, petits films expérimentaux qui associaient l’image et le son d’un phonographe à cylindre.

portrait d’Edward Boulden en 1912 (gauche) ; Edward Boulden (centre) dans How Spriggins Took Lodgers
Avant de clôturer sur le casting, il nous faut tout de même souligner que deux actrices du film restent à ce jour non-identifiées. Qui donc interprète le rôle de l’épouse un peu pète-sec de Mr. Spriggins ? Et qui est cette petite brunette qui joue sa fille ? Vous qui lisez ces lignes, voyez les images suivantes et visionnez le film, si ces visages vous évoquent quelque chose, n’hésitez pas à le faire savoir dans les commentaires !

1ère image : actrice non-identifiée à gauche ; 2eme photo : actrice non-identifiée à droite
3 – (not) Fast and (not) Furious
Résumons l’intrigue de How Spriggins Took Lodgers en quelques mots : pour arrondir ses fins de mois, M. Spriggins/Brown loue des chambres en affichant l’argument « Ici on parle français ». Par quiproquo, il accueille une cliente et un jeune Français qui l’a aidée dans le train. Le mari de cette dernière, un Major anglais extrêmement jaloux, débarque furieux dans la pension. Armé d’un simple dictionnaire, Spriggins tente tant bien que mal de gérer une situation qui dégénère jusqu’à un affrontement en duel au pistolet.
Un petit « classique » de la scène, les studios Edison, un casting solide, un acteur/metteur en scène « de génie » en tête d’affiche (et peut-être même réalisateur du film?), tous les ingrédients sont à priori rassemblés pour accoucher d’une brillante comédie. Si une partie de la presse contemporaine du film semble être conquise, évoquant « une version de [la pièce] magnifiquement mise en scène et interprétée, avec une distribution d’une qualité exceptionnelle »5, « une farce hilarante […] qui ne manquera pas de faire rire le public aux éclats du début à la fin »6 ou encore de la comédie « fast and furious »7, nous nous rangerons plutôt pour notre part du côté de Motography qui écrivait à la sortie du film : « Malgré les intentions apparemment louables des acteurs et du producteur, cette comédie ne parvient pas à faire rire. On perd beaucoup de temps sur des détails sans importance, et les idées ne sont pas transmises de manière très efficace. »8
Certes, l’ère du burlesque n’est pas encore là, pas de Mack Sennett, de Charlie Chaplin, de Ben Turpin, de Roscoe Arbuckle ou de Mabel Normand aux génériques. LA grande figure américaine du rire au moment de la sortie de How Spriggins Took Lodgers est alors John Bunny, célèbre pour son physique corpulent et jovial qui triomphe dans des comédies de mœurs académiques au sein du studio concurrent Vitagraph.

How Spriggins Took Lodgers est tout à fait dans la même veine, avec un « mode de représentation primitif » selon le concept de Noël Burch : fixité du cadre en plan d’ensemble, décor intérieur conçu en studio, éclairage plat et uniforme et découpage minimaliste. Difficile donc d’y voir – du moins aujourd’hui – ce rythme « fast and furious » à même de déclencher des éclats de rires évoqué par la presse de l’époque. De plus, la pièce d’origine Ici on parle français reposant en grande partie sur les maladresses de langage de personnages anglais essayant de parler français, cet aspect comique tombe ici presque totalement à plat malgré les gesticulations de Sedley Brown qui semble ne rien comprendre de ce que lui dit le personnage du Frenchman.

Extrait de la pièce Ici on parle français, or the Major’s Mistake
C’est d’ailleurs ce que souligne avec justesse une critique de l’époque : « Ceux qui l’ont vu au théâtre et qui peuvent désormais le découvrir à l’écran se rendront compte que l’adaptation cinématographique lui fait beaucoup de tort […]. »9 De plus, un autre article indique que la scène la plus « hilarante à en mourir de rire »10 du film semble être celle du duel au pistolet… qui manque malheureusement dans la copie retrouvée dans le « lot de Bousbecque ».
Pas de chance !
Mais ne soyons pas trop dur, et tout n’est pas à jeter dans How Spriggins Took Lodgers. La scène du voyage en train, notamment, réserve quelques jolies trouvailles. Le trio réuni dans le compartiment se prête à un jeu de mimiques savoureux, avec un Marc McDermott particulièrement expressif, tandis que le décor défile derrière eux à travers la fenêtre. Mais c’est surtout lorsque le Major descend du train pour acheter une friandise à son épouse que la mise en scène se montre intéressante : tandis que le train s’apprête à repartir, il se retrouve sur le quai, séparé du compartiment, la profondeur de champ permettant de jouer pleinement sur cette situation comique.

Mais la véritable révélation comique (d’autant plus qu’il s’agit là de sa première apparition à l’écran) se trouve du côté de Carrie Clark Ward. Avec sa présence physique, ses mimiques savoureuses et son jeu particulièrement expressif, elle apporte au film une vitalité qui lui fait parfois cruellement défaut. Son personnage de cuisinière, excédée par le surcroît de travail imposé par l’arrivée des pensionnaires, « constitue une place importante dans l’aspect comique »11 comme l’écrit avec justesse le magazine Billboard en 1911.

4 – How Spriggins Survived
Pour finir, quelques mots sur les caractéristiques « physiques » du film. Sorti sur les écrans américain le 19 avril ou 19 juin 1911 selon les sources, How Spriggins Took Lodgers est une comédie en une bobine d’environ 300 mètres (1,000 feet), soit plus ou moins 15 minutes selon la vitesse de projection (16 ou 18 images par secondes). Le film semble également avoir connu une distribution dans l’Hexagone, comme en atteste notre copie avec ses intertitres en français, avec une longueur annoncée de 288 mètres (950 feet).

Kinetrogram, 01 juin 1911

Ciné-Journal, 09 décembre 1911
Malheureusement, la copie retrouvée dans le « lot de Bousbecque » est incomplète et, avec une durée de 9 minutes et 50 secondes à la cadence de 16 i/s, elle mesure donc environ 180 mètres, soit un peu plus de 60 % de la totalité du métrage d’origine. Si l’on considère que le film était jusqu’ici considéré comme perdu, c’est tout de même une belle trouvaille !
La copie en notre possession ne comporte ni titre ni crédits d’aucune sorte, mais la présence de la trade mark des studios Edison a grandement permis de l’identifier (merci et bravo à Steve Massa – encore lui! – pour ça). D’ailleurs, il est étonnant de constater que certains intertitres ne sont pas « marqués » du sceau Edison, la firme du New Jersey se montrant pourtant intransigeante et très agressive en matière de contrefaçon, n’hésitant pas à judiciariser le moindre photogramme pour assurer son monopole.

Intertitre estampillé Edison (gauche), intertitre sans trade mark (centre), détail d’un photogramme du film avec le logo Edison sur un élément du décor (droite)
Si la copie de Bousbecque est une copie d’origine de la sortie française en 1911, soit vieille de 115 ans, il faut souligner son exceptionnel bon état de conservation. Hormis les derniers mètres délavés et chimiquement altérés, la copie présente relativement peu de rayures et de dégradations, ce qui suppose qu’elle a été assez peu projetée.

En somme, encore un beau trésor qui retrouve enfin la lumière et le mouvement plus d’un siècle après sa sortie !
1– Kinetogram – 1 juin 1911 – p.3
2 – The San Francisco Dramatic Review – 1er août 1908 – p.40
3 – Picture Play Magazine – mars 1917 – p.50