Trésors Retrouvés – Episode #1 : Adrienne Lecouvreur

Trésors Retrouvés – Episode #1 : Adrienne Lecouvreur

août 15, 2025 1 Par Nicolas Ravain

1 – Finding Adrienne

30 mars 2025.

Un post dans un groupe Facebook sur le cinéma muet par le britannique James Fennell (grand collectionneur et découvreur de trésors cinématographiques, parmi lesquels 41 secondes du mythique film perdu Cleopatra avec Theda Bara – sa page YouTube @OldFilmsAndStuff est une merveille!), explique qu’une « dame à Calais vend environ 30 bobines de films nitrate ». James voudrait acheter le lot, ayant le « strong feeling there may be something of historical interest among the reels », mais la dame ne souhaite pas s’embêter avec un envoi postal lourd, tant en poids qu’en prix.

Un « feeling » que je partage en voyant les photos.

On devine du teintage. Du cent ans d’âge.

Miam.

movie reels

Je suis du Nord. Calais, c’est (presque) la porte à côté. Je ne peux pas laisser passer ça. Sans réfléchir, j’envoie un MP à James. Il me donne les infos, les coordonnées de la « Dame de Calais ». J’entre en contact avec elle, lui propose un prix.

C’est d’accord.

Je peux venir chercher les bobines.

Je suis tout excité.

Mais en réalité, c’est n’importe quoi. Je ne suis pas équipé pour travailler sur le format 35mm. Je ne sais pas où je vais mettre tout ça. Comment je vais stocker tout ça. Ce que je vais faire de tout ça.

On parle de 29 bobines de film sur support nitrate, hautement inflammable.

N’importe quoi.

Quelques jours plus tard, direction la côte. Grand soleil. Petit pavillon résidentiel. Je débarque chez la « Dame de Calais ». Tout va très vite.

« Vous savez d’où viennent les films ? », je lui demande rapidement.

– Ils étaient à mon mari. Ses parents ont dû acheter ça aux puces, il y a longtemps. », elle me répond en me tendant le carton.

Je n’en saurai pas plus.

Merci.

Au revoir.

Je suis tout excité. Je rentre chez moi à toute vitesse. Je suis comme un gosse sur la route pour Disneyland.

Pourtant, c’est la première fois que je fais un achat « à l’aveugle ». Je n’ai aucun titre, aucun renseignement, aucune image précise. Les films sont-ils complets ? En bon état ? Effacés ? Calcifiés ?

Vraiment, n’importe quoi.

Enfin arrivé, il est maintenant temps d’en savoir plus sur ce mystérieux « lot de Calais ». Savoir si le pari est gagnant.

2 – Identifying Adrienne

Par où commencer ?

Un rapide passage en revue me fait dire que les films ont l’air en bon état. Pas d’humidité, de champignons, de grosses dégradations. A première vue, en tous cas.

J’installe une petite station de travail improvisée, bricolée, approximative.

Allez, il faut se lancer.

Un peu au hasard, je choisi une première bobine. Et je déroule. Et j’observe. Et je prends en photo. Et je prends des notes. Des publicités animées, semble-t-il. Des titres. Deux noms, sur un carton : Lortac et Cavé.

Et une curiosité : la pellicule a été cousue au fil et à l’aiguille !

frame enlargement of nitrate 35mm films from Lortac's movies

Voilà, c’est parti.

Une deuxième bobine, et je reconnais Douglas Fairbanks et Mary Pickford ; une troisième, il est question de chevaux, d’une impératrice, d’un château, de la Hongrie, c’est teinté orange, jaune, bleu et vert ; une quatrième, il y a une petite fille, un piano, un incendie, c’est teinté d’un rouge éclatant.

Hypnotisant.

frame enlargement of Douglas Fairbanks and Mary Pickford

frame enlargement from 35mm nitrate prints

frame enlargement from an unidentified 35mm nitrate film

Clic. Clic. Clic. Clic.

Je déroule, je mitraille.

Et puis je la trouve.

Elle est là.

Sarah.

Trois bobines. Des cartons en flamands et en français. Du orange, du bleu, du vert, du rouge. Il y a des perruques. Des costumes. Et un carton, qui dit : « A L’ENTRÉE DE MAURICE DE SAXE DANS LA SALLE, ADRIENNE POUSSE UN CRI DE PASSION SI NATUREL QU’ELLE DÉCHAÎNE LES APPLAUDISSEMENTS DE TOUS LES SPECTATEURS »

Et une mention : HECLA FILMS

frame enlargement of a 35mm nitrate print of Adrienne Lecouvreur

Google.

Mots clés : « film muet maurice de saxe adrienne ».

capture écran page Google

Je clique.

Et c’est la claque.

Il s’agit donc du film Adrienne Lecouvreur, réalisé par Henri Desfontaines et Louis Mercanton en 1912, avec dans le rôle titre l’immense Sarah Bernhardt.

La page IMDb indique : « This film is presumed lost ».

Voilà.

J’ai trouvé mon Graal. Il est là, devant mes yeux, entre mes mains.

Et ce n’est pas juste un extrait de quelques mètres : il y a trois bobines d’environ 15cm de diamètre, soit environ 15 minutes de film.

15 minutes d’un film perdu avec Sarah Bernhardt.

Il faut que j’en sache plus.

Il faut que je sache tout.

3 – Documenting Adrienne

Adrienne Lecouvreur est une véritable comédienne française née le 5 avril 1692 et morte le 20 mars 1730 à Paris. Grande tragédienne, elle intègre la Comédie-Française, au sein de laquelle elle impose un jeu plus simple et plus naturel. Sa liaison avec le Maréchal de Saxe lui vaudra la haine de sa rivale, la duchesse de Bouillon, dont la jalousie sera telle qu’elle fera empoisonner la grande actrice.

Cette tragique histoire d’une tragédienne donne d’abord naissance à une pièce écrite par Eugène Scribe et Ernest Legouvé, une comédie-drame en cinq actes créée le 14 avril 1849 au théâtre de la République. Vient ensuite le film avec Sarah Bernhardt en 1912, puis un remake italien en 1919, une opérette en 1926, un autre remake – américain celui-là – re-titré Dream of love et mis en scène par Fred Niblo avec Joan Crawford en 1928, puis une autre version française par Marcel L’Herbier en 1938, puis en 1955…

Les versions sont nombreuses. Mais une seule nous intéresse vraiment, pour l’instant.

posters des films Dream of Love

Revenons donc à Sarah.

La comédienne joue d’abord la pièce en 1880 au théâtre de la Gaïté-Lyrique, pièce qu’elle « a choisi pour commencer sa première tournée américaine, qui eut lieu au Booth’s Theater, à New York, le 8 novembre 1880, pendant laquelle elle donna vingt-sept représentations d’Adrienne Lecouvreur. »1 Sarah Bernhardt tombe visiblement autant amoureuse de la pièce que son personnage du Maréchal de Saxe, si bien qu’elle en écrit elle-même une version en 1907, en six actes cette fois-ci, et qui n’est présentée qu’une seule fois au public parisien lors d’une soirée spéciale au profit des victimes du drame de l’Iéna, ce cuirassé militaire qui explosa dans un port de Toulon le 12 mars 1907, faisant 118 morts et des dizaines de blessés.

Cinq ans plus tard, l’actrice en fait une autre adaptation, avec la complicité de William F. O’Connor, destinée cette fois-ci au grand écran. Le film est produit par la Charles Urban Trading Company, et deux réalisateurs sont aux manettes : Henri Desfontaines et Louis Mercanton. Il s’agit du troisième film mettant en scène Sarah Bernhardt, après La dame aux camélias et La reine Elisabeth, si l’on met de côté Le duel d’Hamlet, curiosité réalisée en 1900 d’une durée de deux minutes et ayant la particularité d’être un film sonore et en couleur, ainsi que le court-métrage Tosca (1908).

Le film Adrienne Lecouvreur sort d’abord en France en 1912, distribué par l’Agence Générale Cinématographique puis connaît une distribution internationale, notamment sous l’égide de Film Supply Company et Hecla Film Company. La copie en ma possession vient de cette dernière, comme cela apparaît sur les cartons titres :

frame enlargement from Adrienne Lecouvreur 35mm print

Selon un article paru dans la revue Ciné-Journal en 1912, cette « nouvelle grande société d’éditions de films vient d’être créée en Angleterre sous la raison sociale de Hecla Film Company, Limited, avec siège social à Londres, 89-91 Wardour Street W. Cette société se propose de ne produire que des films sensationnels, avec la collaboration d’acteurs en vogue, y compris Mme Sarah Bernhardt. C’est M. Louis Mercanton, le manager de Sarah Bernhardt qui a assumé la direction de la nouvelle société et qui aura personnellement la haute main sur toutes les mises en scène. »2

Après sa création en Angleterre, la compagnie s’exporte aux USA l’année suivante : « Albert Blinkhorn, dont les bureaux se trouvent au dix-huitième étage du World Tower Building, 110 40th Street, à New York, a décroché le mandat pour représenter Hecla Films sur le marché américain. »3

Le film sort aux USA en janvier 1913, sous le titre An Actress’ Romance, et est annoncé comme étant un drame en trois partie (three-reel) contenant « ninety scenes ». Ce dernier chiffre nous paraît bien trop important au vu de la longueur/durée du film, un film en trois bobines durant environ 30 à 40 minutes suivant la vitesse de projection. Peut-être est-il en réalité question de « nineteen scenes » (19), ce qui paraît plus plausible ?

coupure de press Adrienne Lecouvreur

En tous cas, un article évoque un certain nombre de séquences clés du film, donnant même un titre pour chacune d’elle :

1/ The Green Room of Theatre Français, Paris

2/ A Scene in Dressing Room

3/ Scene Enacted Before an audience

4/ Midnight Duel in Street of paris

5/ An escapade outside of Adrienne’s Apartments

6/ Reception before the King

7/ Conspiracy in the Park

8/ The Poisoned Candyn

9/ The scene in the Bastille Prison

10/ Duchess Poisons Adrienne

11/ The Famous Death Scene

Il est difficile d’évaluer avec précision la longueur du film, les chiffres étant différents selon les pays et les distributeurs. Ainsi, un article américain évoque une longueur de 3.000 pieds (914 mètres), tandis qu’un article français établit le chiffre très précis de 857 mètres (2811 pieds).

coupure de presse Adrienne Lecouvreur

coupure de presse Adrienne Lecouvreur

4 – Reviewing Sarah B.

Sarah Bernhardt était célèbre pour son jeu expressif et théâtral (gestuelle appuyée, voix d’or, stature iconique). Beaucoup de contemporains et critiques ont estimé que son jeu restait trop « théâtral » pour le cinéma muet, certains allant jusqu’à parler de gestuelle anachronique ou surjouée. C’est notamment le cas d’une critique parue dans la revue The Billboard, à l’occasion de la sortie d’Adrienne Lecouvreur, selon laquelle Sarah Bernhardt « ne saurait être qualifiée, à proprement parler, d’actrice de cinématographe accomplie : l’art muet requiert un type bien défini, et l’illustre tragédienne possède, hélas, trop de versatilité pour être ainsi cataloguée. »4

Le film est montré en octobre 1912 au cinéma Coliseum à Bradford, Angleterre, en double programme avec Mme Sarah Bernhardt at home, mais c’est ce dernier film, montrant « the famous actress intime »5 qui semble avoir fait sensation. Qualifié de « plutôt compliqué »6et de « film ordinaire […] qui ne se situe guère au-delà de la meilleure catégorie des productions en deux ou trois bobines »7, le film de Desfontaines et Mercanton bénéficie néanmoins d’éloges, la presse évoquant un film « plein de vie et d’action, où intrigues, complots, contre-complots, trahisons et stratagèmes se succèdent avec la plus grande rapidité. »8

Mais c’est sur l’aspect technique, ou production design comme on dit aujourd’hui, que le film tire visiblement son épingle du jeu : « Du point de vue des costumes et des décors, le film n’a rien à envier à aucune autre production disponible sur le marché à l’heure actuelle. Il serait difficile de trouver le moindre défaut dans un seul pied de pellicule, mais il convient de souligner tout particulièrement ces deux éléments, qui se distinguent tout au long de la projection et impressionnent de plus en plus le spectateur par leur perfection à mesure que le drame avance. »9 Et le magazine The Moving Picture World d’évoquer la « meilleure photographie dont le drame puisse se vanter », « merveilleusement stable et nette » et « si vivante et si substantielle est la reproduction des événements représentés. »10

A la vue de ces quelques photogrammes, difficile de ne pas être en accord avec cela.

frame enlargement from Adrienne Lecouvreur

frame enlargement from Adrienne Lecouvreur

5Printing Sarah B.

Bon, bon, bon.

Et alors, qu’en est-il, concrètement, de cette copie « from Calais » ?

Quelques faits, quelques chiffres.

Il y a trois bobines d’environ 18cm de diamètre. N’ayant pas de machine pour mesurer la longueur précisément, faisons un peu de math.

formule mathématique calcul longueur film

Fastoche, non ?

Bon, pour résumer, il doit y avoir environ 450 mètres, soit un peu plus de 20 minutes de film avec une cadence de 18 images par secondes.

Pas mal.

Si l’on se réfère au métrage de 857 mètres évoqué dans un article, soit 41 minutes à 18i/s, disons qu’il y a là la moitié du film.

Pas complet, mais pas mal.

A vérifier après le scan de la copie.

Questions intertitres, cette copie possède des cartons bilingues : flamands et français.

frame enlargemernt Adrienne Lecouvreur

frame enlargement Adrienne Lecouvreur

On peut donc supposer qu’elle était destinée à l’exploitation en Belgique, exploitation confirmée par cette notice parue dans la revue Le Courrier Cinématogaphique du 3 mai 1913 :

article presse Adrienne Lecouvreur

Ok, quoi d’autre ?

Il n’y a pas de cartons-titre au début, ni de mot FIN.

La copie est entièrement teintée.

Il n’y a pas de détérioration visible sur les images, de marques d’humidité ou de décomposition, mais les perforations d’une des bobines sont en piteux état à certains endroits.

frame enlargement from Adrienne Lecouvreur

frame enlargement from Adrienne Lecouvreur

frame enlargement from Adrienne Lecouvreur

Voilà, voilà.

Reste plus qu’à scanner tout ça.

Bientôt, des images en mouvement sur ma chaîne Youtube @ClassicinemaVault !

A suivre…


1 – The Moving Picture World – 25 janvier 1913 – p.383

2 – Ciné-Journal – 26 octobre 1912 – p.58

3 – The Moving Picture World – 21 juin 1913 – p.1261

4 – The Billboard – 8 février 1913 – p.14

5 – The Cinema – novembre 1912 – p.19

6 – The moving Picture World – 1 février 1913 – p.467

7 – The Billboard – 8 février 1913 – p.14

8 – The Moving Picture World – 1 février 1913 – p.467

9 – The Billboard – 8 février 1913 – p.14

10 – The Moving Picture Wolrd – 7 juin 1913 – p.1057