Trésors Retrouvés – épisode #5 : Out for the Coin
Jusqu’ici, les films provenant du « lot de Calais » que nous avons mis en avant étaient tous des productions françaises : Adrienne Lecouvreur, La Bonté de Jacques V, Impéria et Rigadin aime la musique.
Cette fois-ci, voyageons un peu et envolons-nous en direction des États-Unis, pour parler du film Out for the Coin, d’Al Christie, de slapstick, de la Nestor Films ou encore de Betty Compson et Neal Burns.
Et qui de mieux placé pour évoquer tout ça que l’historien et écrivain Steve Massa, LA référence en matière de cinéma burlesque, auteur de multiples et incontournables ouvrages sur le sujet ( Rediscovring Roscoe : The Films of ‘Fatty’ Arbuckle ; Slapstick Divas : The Women of Silent Comedy et le dernier en date Lonesome Luke’s Lively Life : Hal Roach, Harold Lloyd and the Rolin Film Co.) ? Car en plus d’être une sommité sur le sujet, Steve Massa est celui qui a permis d’identifier cette bobine issue du « lot de Calais » comme étant la comédie Out for the Coin, réalisée par Al Christie à la fin de l’année 1916.
Mais avant cela, faisons un petit point sur ce que nous savons aujourd’hui de cette comédie jusqu’ici considérée comme perdue…
1 – Une pure comédie burlesque
A l’origine, Out for the Coin est une comédie en deux bobines, longue d’environ 450 mètres selon le magazine Motion Picture News, soit à peu près 22 minutes à la vitesse de projection de 18 i/s. Ce court-métrage « d’un pur style de comédie burlesque »1est écrit par William E. Wing, déjà qualifié dans la presse en 1917 de « scénariste réputé ».2 C’est que le scénariste a déjà derrière lui une carrière de plusieurs années dans l’industrie cinématographique, étant passé par la Selig Polyscope Company, la Biograph et la Vitagraph. Si le premier crédit qui lui est attribué sur IMDb date de 1912, un article daté de 1914 nous dit que William E. Wing, alors considéré comme l’un des rares scénaristes professionnels de cette époque, est déjà actif « depuis trois ans, […] bénéficie d’une présence presque continue à l’écran […] et a travaillé dans tous les domaines du métier, de la poésie à la politique pratique. »3
Déjà âgé de 47 ans lors de la rédaction de Out for the Coin, William E. Wing continue d’écrire pour le cinéma jusqu’en 1927 avant de se retirer du business et de mourir vingt ans plus tard.

Mis en boîte par Al Christie, un réalisateur d’origine canadienne et pionnier de la comédie américaine dont nous parlera Steve Massa un peu plus loin, Out for the Coin sort à la fin de l’année 1916, ou début 1917, dans un programme réunissant trois films.
Le premier est Hist ! At Six O’Clock, une « comédie excentrique »4 écrite par William Wing et réalisée par Al Christie, long d’une bobine et mettant en scène Betty Compson dans le rôle d’une vampire ; et le deuxième s’intitule His Model Wife, lui aussi long d’une bobine et particulièrement osé en raison de plans montrant une femme nue de profil à plusieurs reprises.

images tirées du film Hist ! At Six O’Clock
Si ces trois comédies sont qualifiées de « productions assez ordinaires provenant de la fabrique comique d’Al Christie »5, Out for the Coin semble être la plus réussie du programme. En effet, la presse en parle comme étant « sans doute le meilleur des trois»6, d’une « comédie burlesque amusante»7dont l’humour «du genre chahuteur »8 « provoquera beaucoup de rires chez les public moyen. »9
Nous en sommes donc d’autant plus heureux d’avoir mis la main sur ce film, même si la copie trouvée dans le « lot de Calais » n’est malheureusement pas complète. Sur les 450 mètres de la copie originale, seuls 115 mètres ont ainsi été retrouvés, soit environ 25 % de la totalité du métrage. Affichant une durée de 5 minutes et 34 secondes à la cadence de 18 i/s, cette copie semble plutôt correspondre au début du film, comme on peut le supposer à la lecture du synopsis parut dans le magazine Motion Picture News lors de la sortie du film : « Try et Helpus sont deux marchands de bric-à-brac qui doivent réunir cinq cents dollars pour payer le loyer exigé par leur propriétaire malveillant. À plusieurs reprises, ils parviennent à mettre la main sur les cinq cents dollars, mais l’argent leur est toujours repris par un policier grincheux. »10
Nous ne saurons donc peut-être (sûrement ?) jamais comment et où finiront ces 500 dollars, mais cela reste tout de même un bonheur de pouvoir redécouvrir, près de 110 ans plus tard, ces cinq minutes de comédie au rythme particulièrement endiablé !
2 – Une interview avec Steve Massa
A peine rentré de son voyage à Pordenone, Italie, où il co-présentait, avec Ulrich Rüdel, un programme intitulé « Six Degrees of Chaplin» au festival La Giornate del Cinema Muto, le spécialiste du cinéma burlesque Steve Massa nous a donc fait le plaisir et l’honneur de bien vouloir répondre à quelques-unes de nos questions. Qu’il en soit ici sincèrement remercié.

Classicinema : Al Christie est connu pour être le premier à avoir réalisé un film à Hollywood, n’est-ce pas ? Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
Steve Massa : Eh bien, il est difficile de dire qui a vraiment été le premier à réaliser un film à Hollywood — cela pourrait bien être Christie, car il faisait assurément partie des tout premiers à y tourner. William Horsley avait fondé la Nestor Film Company dans le New Jersey en 1910, et Christie en devint le réalisateur, produisant un flux régulier de westerns et de comédies. Il connut son premier véritable succès avec une série de courts métrages Mutt and Jeff en 1911, mais, afin d’échapper à la surveillance du Motion Picture Patents Trust, la société déménagea bientôt de Bayonne vers la Californie. C’est là qu’elle devint le premier studio d’Hollywood, en s’installant dans l’ancienne taverne Blondeau et en tournant son premier film sur la côte Ouest, The Best Man Wins (1911).

La taverne Blondeau en 1911 (à gauche) – promotion pour les films de la Nestor (à droite)
Classicinema : Où en est Al Christie dans sa carrière lorsqu’il réalise Out for the Coin, au début de l’année 1917 ?
Steve Massa : La Nestor avait été absorbée par Universal en 1915, et Christie fut nommé à la tête de leur unité de comédies. Il y connaissait un grand succès, mais en 1916, il rompit avec Universal et fonda son propre studio indépendant avec son frère cadet, Charles Christie. Ce dernier, homme d’affaires canadien prospère, fut en quelque sorte le Roy Disney d’Al : il occupa les fonctions de trésorier et de directeur général tout au long de l’existence de leur société.
Parti modestement en 1916, le studio se développa rapidement. En plus de leur label Christie Comedies, ils produisirent également des Strand, Cub et Supreme Comedies. Au départ, leurs courts métrages duraient une bobine, mais en 1917, les frères commencèrent à lancer ce qu’ils appelaient des « two-reel specials » (spéciaux en deux bobines), et Out for the Coin fut l’un des premiers. À cette époque, les comédies Christie étaient distribuées sur le marché indépendant des states rights, mais dans les années 1920, Christie s’associa avec Educational Pictures puis Paramount pour la distribution.

Classicinema : Peut-on parler d’un « style Al Christie » ? Si oui, comment le définiriez-vous ?
Steve Massa : Le « style Christie » combinait des intrigues plus sophistiquées avec la dose de slapstick (comédie burlesque) exigée par le cinéma muet. Ses vedettes, comme Lyons & Moran, Neal Burns, Bobby Vernon ou Dorothy DeVore, étaient des gens ordinaires, que l’on aurait pu croiser dans la rue, à la différence des acteurs moustachus et affublés de pantalons bouffants qui peuplaient les comédies de Mack Sennett. Les films de Christie, surtout dans les années 1920, comportaient beaucoup d’action comique, mais toujours avec une raison logique à cette débauche de gags.


Al Christie
Classicinema : Avez-vous une idée du pourcentage de films de Christie qui ont survécu ?
Steve Massa : La production de Christie entre 1910 et 1931 fut immense, et seule une fraction existe encore aujourd’hui, notamment pour les tout débuts, entre 1910 et 1916. Mais, comparé à beaucoup de ses contemporains (Fox Sunshine, L-KO, Joker ou Century Comedies), une bonne part représentative de son œuvre a survécu. Beaucoup de ses films des années 1910 sont conservés dans de bonnes copies complètes dans les archives cinématographiques du monde entier. Bon nombre de ses courts métrages comiques des années 1920 existent également, mais souvent dans des versions remontées ou réduites lors de rééditions. Plusieurs longs métrages qu’il a produits ont aussi survécu, comme So Long Letty (1920), Hold Your Breath (1924), Charley’s Aunt (1925) et Up in Mabel’s Room (1926).
Classicinema : Quelques mots sur le casting de ce film ?
Steve Massa : Betty Compson fut découverte par Christie alors qu’elle jouait du violon dans un numéro de vaudeville. De 1915 à 1918, elle fut l’une des principales vedettes féminines de la société, souvent associée à Neal Burns dans des courts métrages comme Inoculating Hubby (1916), Out for the Coin (1917) et Betty’s Adventure (1918). Après avoir quitté Christie, elle tourna d’autres courts métrages, mais connut rapidement le succès dans le long métrage. The Miracle Man (1919), Paths to Paradise et The Pony Express (tous deux de 1925), The Docks of New York et The Barker (tous deux de 1928) comptent parmi ses films les plus célèbres. Mariée au réalisateur James Cruze, elle passa sans encombre au cinéma parlant, mais la plupart de ses films sonores furent routiniers ; elle prit sa retraite en 1948.

Steve Massa : Neal Burns, comédien de comédies légères sur scène, commença à travailler avec Christie à la Nestor en 1915. Vers 1918, il se mit à travailler en indépendant pour L-KO, Sennett et Century, mais en 1921, il signa un contrat exclusif avec Christie et devint l’une des plus grandes vedettes du producteur dans les années 1920. Au début de la décennie, Burns incarnait l’homme charmant et séduisant qui remportait toujours la fille à la fin du film. Mais vers le milieu des années 1920, il adopta une paire de lunettes qui lui donna un air plus intellectuel, le distinguant ainsi des jeunes premiers interchangeables. Burns tourna des courts métrages de premier ordre pour Christie jusqu’en 1929. L’arrivée du parlant lui fut fatale : il perdit son statut de vedette, et le krach boursier effaça la fortune qu’il avait accumulée dans les années 1920. Relégué à des rôles de figurant non crédités, il resta actif au cinéma jusqu’en 1946 et mourut en 1969.

Steve Massa : Eddie Barry était un comédien de caractère qui travailla par intermittence pendant quatorze ans pour Christie. Né George Joseph Burns, il était le frère aîné de Neal Burns et avait une grande expérience du théâtre, ayant beaucoup tourné dans des troupes et en vaudeville. Christie l’engagea pour la première fois en 1916, et jusqu’en 1930, le grand et maigre Barry incarna toutes sortes de seconds rôles aux côtés de son frère, Betty Compson, Fay Tincher, Billie Rhodes, Jack Duffy, Billy Dooley et Frances Lee. Christie lui confia parfois un premier rôle dans des films comme Monkey Shines ou Mr. Fatima (tous deux de 1920), mais il était également recherché comme acteur de soutien chez L-KO, Century et Arrow, ainsi que dans des westerns tels que Sagebrush Lady (1925) et That Girl from Oklahoma (1926). Après quelques apparitions dans des films parlants, il quitta le cinéma en 1930 et mourut en 1966.

Steve Massa : George B. French était en quelque sorte la mascotte du studio Christie : il apparaissait dans presque tous les courts métrages du studio, souvent dans des rôles de père, de professeur excentrique ou d’autres personnages secondaires pittoresques. Omniprésent dans les comédies Christie, il joua aussi dans celles de Hal Roach et d’Universal, ainsi que dans des longs métrages comme Horse Shoes (1927) de Monty Banks ou le western The Arizona Cyclone (1928). Plus tard, il fit quelques apparitions dans des films parlants avant de décéder en 1961.

Steve Massa : David Morris, aux yeux globuleux, venait du théâtre et entra dans le cinéma en 1911 chez American Pathé. Par la suite, il travailla comme acteur de caractère dans presque tous les studios comiques existants — Biograph, Keystone, Kalem, Fox, Universal, ainsi que Christie. Dans les années 1920, il forma un duo avec Billy Bevan dans plusieurs courts métrages de Mack Sennett comme Muscle Bound Music (1926), ainsi que dans certains premiers films parlants du studio. Il apparut aussi dans des longs métrages tels que The Fighting Demon (1925) et Beware of Bachelors (1928), puis travailla comme scénariste et dessinateur à Hollywood dans les années 1930. On le vit encore dans de petits rôles dans Hollywood Cavalcade (1939), Swamp Water (1941) et Unfaithfully Yours (1948), jusqu’à la fin des années 1940. Il mourut en 1955.

David Morris dans Out for the Coin
Voilà.
Assez parlé.
Place aux images !
Rendez-vous sur ma chaîne YouTube pour (re)découvrir cet extrait de Out of the Coin !
1– The Moving Picture World – 23 décembre 1916 – p.1813
2 – Motion Picture News – 24 février 1917 – p.1249
3 – Motography – 19 septembre 1914 – p.410
4 – The Moving Picture World – 23 décembre 1916 – p.1813
5 – Motion Picture News – 23 décembre 1916 – p.4041
6 – Motion Picture News – 23 décembre 1916 – p.4041
7 – The Moving Picture World – 6 janvier 1917 – p.101
8 – Motion Picture News – 23 décembre 1916 – p.4041
9 – The Moving Picture World – 23 décembre 1916 – p.1813
10 – Motion Picture News – 23 décembre 1916 – p.4041