Trésors Retrouvés – épisode #4 : Rigadin aime la musique
Dans l’épisode 3 de notre série d’articles Trésors Retrouvés, il était fait mention de la présence de deux films muets en couleurs dans le « lot de Calais », l’un étant donc La bonté de Jacques V, visible ici sur notre chaîne YouTube.
Il est aujourd’hui temps de vous parler de ce deuxième film, lui aussi colorisé selon le même procédé Pathécolor : Rigadin aime la musique. Mais avant cela, revenons un peu en arrière pour évoquer la figure de son interprète principal.
1 – Le Prince du rire
La revue Archives, éditée par L’institut Jean Vigo de Perpignan, a consacré son édition de novembre 2002 à celui qui se faisait appeler Prince, sous le titre Prince Rigadin et son monde. Cette mine d’information, rédigée par le réalisateur et scénariste Jacques Richard, s’ouvre sur ces mots : « Si aujourd’hui personne ne songe plus à contester le génie créateur de Max Linder – et c’est justice – en revanche Prince […] reste l’oublié ou le mal aimé de l’histoire du cinéma français. »1

Ces mots datent de l’année 2002 et, plus de vingt ans plus tard, les choses n’ont pas vraiment changé, il faut l’avouer. A notre connaissance, aucune biographie n’a été écrite à son sujet et aucune rétrospective n’a jamais été consacrée à cet acteur, scénariste et réalisateur pourtant crédité sur plus de 300 films entre 1908 et 1933 et créateur du personnage de Rigadin, qualifié « d’inoubliable »2 dans Le Courrier Cinématographique en 1913.
Né Charles Ernest René Petitdemange le 27 avril 1872, Prince débute sa carrière artistique sur les planches de théâtre, obtient un premier prix de comédie en 1896 et se voit engagé au célèbre Théâtre des Variétés en 1898. Il croisera d’ailleurs là-bas la route de son « rival » Max Linder, lui donnant la réplique dans la pièce Miquette, mais ce dernier « ne va pas tarder à abandonner les Variétés où Prince triomphe, pour devenir l’étoile de cet art muet que Charles Petitdemange n’a pas encore abordé. »3

L’entrée de Prince dans l’industrie du 7ème Art se fait en 1908, alors qu’il est déjà âgé de 36 ans. Il rejoint donc les rangs de la Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres, soit SCAGL, une filiale de Pathé créée cette année-là dont « l’unique objet […] est de photographier des films pour le compte de la Compagnie Générale des Etablissements Pathé Frères, laquelle se charge de développer les négatifs que nous avons impressionnés. »4

Le premier film de Charles Prince devant une caméra s’intitule L’armoire normande, mis en scène dans les studios de Vincennes par le réalisateur Georges Monca. Avec « ses yeux ronds, ses dents de chèvre, ses lèvres trop courtes »5 et son nez en trompette, Charles Prince gagne peu à peu en popularité dans le cœur des spectateurs, se faisant une spécialité des facéties bourgeoises à l’esprit boulevardier.
En 1910, les patrons de la SCAGL décident de créer un personnage récurrent pour l’acteur, dont le public pourra découvrir de nouvelles aventures toutes les semaines dans les salles obscures : « Il ne faut pas garder le nom de Prince. Il faut qu’on vous donne quelque chose de rigolo. On va vous appeler Rigadin. C’est une savate, un genre de chaussure. » Tels sont les mots des patrons de la SCAGL rapportés par la veuve de Prince, Gabrielle Debrives, en 1973.
Va pour Rigadin, donc.

Ce personnage d’ahuri, bourgeois prétentieux et colérique qui perd le contrôle des événements, peut se montrer aussi détestable dans sa lâcheté qu’attendrissant dans ses échecs. Le premier film à la mettre en scène est Rigadin va dans le grand monde, réalisé par Georges Monca en 1910, et suivront plus de 250 films jusqu’au dernier, Rigadin est enragé, tourné en 1918 et sorti sur les écrans en 1920. Lors du lancement de la série de films, Georges Fagot écrit dans la revue Ciné-Journal : « Cette nouvelle série sera le great event de la saison qui va s’ouvrir et bien inspirés seront les exploitants qui donneront à Prince, dans leurs programmes, la place d’honneur à laquelle lui donnent droit son grand talent et son incontestable fantaisie. »6


Le succès populaire de ce personnage est immense, et s’exporte même à l’international, Rigadin devenant Whiffles en Grande-Bretagne et aux USA, Moritz en Allemagne, Tartufini en Italie ou encore Salustiano en Espagne et Petter en Suède.

Si les films mettant en scène Rigadin, pourtant si populaires en leur époque, ne sont pas passés à la postérité comme ceux de Max Linder, il semble que cela est dû à leur redondance, leurs stéréotypes, leur aspect vaudevillesque ou leur manque d’originalité, l’historien Charles Ford souhaitant même renfermer « vite ce Monsieur Lebureau du comique dans la poussière de ses casiers verts… »7. Pourtant, le réalisateur Georges Monca et son comédien fétiche semblent parfois avoir fait preuve d’innovation et d’expérimentations cinématographiques pour mettre en scène les aventures de leur personnage, utilisant la surimpression, le dédoublement ou même le split-screen.

split-screen dans Le fils à papa (1913)

Prince face à lui-même dans Rigadin a tué son frère
Après la Première Guerre mondiale, la popularité de Rigadin commence à décliner, tout comme celle d’autres personnages comiques du cinéma français. Son « rival » Max Linder part aux États-Unis et le public se prend de passion et de rire pour les stars du slapstick américains que sont Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd ou Laurel et Hardy. En 1929, l’acteur déclare ainsi dans le journal Pour Vous : « Après la guerre, nos salles étaient envahies par les bandes d’Hollywood. Peu à peu, je suis rentré dans l’ombre. Chacun son tour. J’ai vuCharlot, Buster Keaton.Ils sont très bons. Le public a raison de ne penser qu’à eux. […] D’ailleurs, ne vous y trompez pas, vous reconnaîtrez chez les meilleurs comiques américains des idées qui se trouvaient déjà dans mes petites bandes… »8
Charles Prince quitte donc un temps le cinéma en 1921 pour s’en retourner sur les planches, avant de revenir sur grand écran en 1928 dans Embrassez-moi, de Robert Péguy et Max de Rieux, sous le nom de Prince Rigadin, comme si l’acteur et son personnage avaient fusionné en un seul et même individu. Il tournera par la suite quelques films parlants, et sa dernière apparition à l’écran sera dans Le Coq du régiment de Maurice Cammage en 1933 dans lequel il donne la réplique à celui qui s’apprête à devenir une immense star du cinéma comique, un dénommé Fernandel.

Malade depuis plusieurs années, Charles Ernest René Petitdemange s’éteint le 17 juillet 1933 à l’âge de 61 ans dans sa villa de La Varenne en banlieue parisienne.
2 – Rigadin en couleurs
Avec son physique particulier, il n’a pas fallu bien longtemps aux cinéphiles pointus de certains groupes Facebook pour identifier Charles Prince dans un de mes post concernant une bobine en couleurs retrouvée dans le « lot de Calais ». Problème : la copie ne comporte aucun titre, ni intertitre, ni indication permettant de la dater. Mais étant donné que les images nous montrent l’acteur en train de jouer du violon, l’identification est assez facile : il s’agirait donc de Rigadin aime la musique, réalisé par Georges Monca en 1915.

Un tour sur le site de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé et, à la lecture du synopsis, nous voilà fixé : « L’oncle de Rigadin est un riche propriétaire bouffi d’orgueil. Il envoie son neveu encaisser le loyer d’un professeur de musique. Rigadin arrive chez le professeur et lui réclame l’argent mais le locataire ne peut lui donner quoique ce soit et il tente de s’expliquer. Pendant cette explication, Rigadin entend des mesures de musique venues de la pièce d’à côté. En suivant les notes, il parvient à une pièce où il trouve une charmante pianiste. Alors, Rigadin prend un violon et commence à accompagner la jeune fille. Peu après, le professeur introduit une violoncelliste aussi charmante que la pianiste. Dans sa joie de faire de la musique et de rencontrer si charmante compagnie, Rigadin donne au vieux professeur le reçu du loyer. À son retour, l’oncle lui réclame l’argent mais à cela Rigadin répond en allant chercher la violoncelliste et en lui répondant : Voici le reçu, ma future épouse. »
Le site nous apprend aussi que le film mesurait à l’origine 340 mètres, dont 305 en couleurs. Après avoir scanné le film, il s’avère que notre copie affiche une durée de 7 minutes et 10 secondes à la cadence de 18 images par secondes, soit une longueur d’environ 150 mètres. Incomplète donc, la « copie de Calais » représente tout de même presque la moitié de ce film à priori considéré comme perdu jusqu’ici, ce qui n’est pas négligeable, d’autant plus que la pellicule est dans un excellent état et les couleurs toujours aussi vives.

Nous remarquerons – et nous délecterons ! – aussi dans cet extrait de deux travellings latéraux particulièrement réussis, passant d’un décor à un autre, et qui viennent renforcer la vision de René Jeanne et Charles Ford concernant la série des Rigadin comme capable d’innovations, parfois précurseure, plutôt que celle, très négative, de Georges Sadoul.
Voilà.
Trêve de blabla.
Place aux images !
Rendez-vous sur ma chaîne YouTube pour (re)découvrir Charles Prince dans Rigadin aime la musique dans un glorieux Pathécolor !
Merci à Steve Massa et Ivo Blom pour l’aide à l’identification du film.
Merci à James Fennell pour le scan 4K de la copie 35mm ! Je vous invite à jeter un œil sur sa chaîne Youtube @OldFilmsAndStuff pleine de pépites et de trésors perdus !
1 – Archives n°92 – Institut Jean Vigo – Novembre 2002 – p.1
2 – Le courrier cinématographique – 26 juillet 1913 – p.7
3 – Archives n°92 – Institut Jean Vigo – Novembre 2002 – p.2
4 – A. Boudier – directeur commercial de la SGACL – lettre à un préfet en date du 22 juin 1914
5 – Histoire Générale du cinéma – Tome 3 – Le cinéma devient un art (L’avant-guerre) 1909-1920 – Georges Sadoul – p.151
6– cité dans Archives n°92 – Institut Jean Vigo – Novembre 2002 – p.9
7 – Histoire Générale du cinéma – Tome 3 – Le cinéma devient un art (L’avant-guerre) 1909-1920 – Georges Sadoul – p.152
8 – Pour Vous – 11 avril 1929