Trésors Retrouvés – épisode #8 : Kaiserin Elisabeth von Osterreich

Trésors Retrouvés – épisode #8 : Kaiserin Elisabeth von Osterreich

avril 7, 2026 0 Par Nicolas Ravain

Après la France et les États-Unis, allons faire un tour du côté de l’Allemagne pour ce nouvel épisode des Trésors Retrouvés et penchons-nous un peu sur le film Kaiserin Elisabeth von Osterreich, réalisé par Rolf Raffé en 1921, dont un extrait a été retrouvé dans le « lot de Calais » en avril 2025.

1 – Sissi la famille

L’Impératrice d’Autriche Elisabeth de Wittelsbach, dite « Sissi », a toujours fasciné le cinéma, et sa figure en traverse l’histoire depuis l’époque du muet jusqu’aux années les plus récentes. Mariée à 16 ans à l’Empereur François-Joseph, cette figure féminine tragique a été incarnée par de nombreuses actrices, la plus célèbre étant Romy Schneider, et de nombreux cinéastes de renoms ont porté à l’écran sa vie tumultueuse : William Dieterle, Joseph von Sternberg, Anatole Litvak ou encore Jean Delannoy et Luchino Visconti.

Portrait de la véritable Sissi et de son incarnation par Romy Schneider

à gauche la véritable Sissi, à droite son incarnation au cinéma par Romy Schneider

S’il est souvent difficile, voire même impossible, de dater la première apparition de tel ou tel personnage historique au cinéma, on peut en tous cas affirmer avec assurance que l’un des films les plus anciens mettant en scène l’Impératrice d’Autriche est Das Schweigen am Starnberger See, réalisé par… Rolf Raffé en 1920 pour le compte de la société Indra-Film, qu’il vient de fonder à Munich en 1919. C’est que le réalisateur semble s’être fait une spécialité des Habsbourg : après Kaiserin Elisabeth von Osterreich en 1921, Rolf Raffé tourne Das Schicksal derer von Habsburg en 1928, soit trois films consacrées à cette illustre dynastie en l’espace de 8 ans. Le reste de la carrière de celui qui est né Anton Gustav Steichele reste encore assez méconnu aujourd’hui, mais citons tout de même Rex Mundi en 1924, Sklaven des Geldes en 1926 ou encore Die Bettlerin von Paris, son premier film parlant dont le tournage s’arrête faute de moyens.

Portrait de Rolf Raffé

Comme on peut le voir sur l’affiche ci-dessus, la muse de Rolf Raffé est l’actrice Carla Nelsen, qu’il a épousé en 1919 et qu’il fait tourner à plusieurs reprises devant sa caméra. C’est elle qui interprète par deux fois le rôle de l’Impératrice Elisabeth dans Das Schweigen am Starnberger See et Kaiserin Elisabeth von Osterreich, avant d’être remplacée par Erna Morena en 1928 dans Das Schicksal derer von Habsburg.

Portrait de Carla nelsen

Selon plusieurs articles de presse, Kaiserin Elisabeth von Osterreich aurait été écrit par Rolf Raffé d’après les mémoires de la propre nièce de l’Impératrice, la princesse Larisch, qui jouerait même son propre rôle dans le film. En tous les cas, le projet est de grande ampleur, se proposant de raconter « the reign of Francis Joseph, his marriage with Elizabeth, his intrigues with Princess Garzewska, the disappearance of John Orth, the death of Ludwig II of Bavaria and the tragic end of the Archduke, heir to the throne. »i Le tournage débute au mois de septembre 1920, avec des séquences tournées à Genève sur les véritables lieux du séjour où y passa Sissi (notamment l’endroit où elle fût assassiné par un anarchiste le 10 septembre 1898), ainsi qu’au château de Schönbrunn dans lequel François-Joseph 1er passa une bonne partie de sa vie.

2 – Un « Grand Film Européen »

Pour sa sortie en France, justement, c’est la toute nouvelle société Les Grands Films Européens qui s’occupe de sa distribution. Située rue Montmartre dans le 9e arrondissement de Paris, la société a pour but, comme son nom l’indique, d’acquérir les droits d’exploitation de prestigieux films étrangers pour les distribuer sur le territoire français. D’après nos recherches, ces films « européens » sont en réalité tous de nationalité allemande : Kaiserin Elisabeth von Osterreich donc, mais aussi plus tard L’homme au masque de fer (Der Mann mit der eisernen Maske – 1923 – Max Glass) et Nathan le Sage (Nathan der Weise – 1922 – Manfred Noa). C’est que le traumatisme de la Première Guerre mondiale n’est pas loin, et le public français sûrement peu enclin à se déplacer en salles pour aller voir des films de « boches ». Ainsi, la dénomination « Grands Films Européens » passe mieux que « Grands Films Allemands », et permet au distributeur de camoufler l’origine véritable des films qu’il propose.

Avec ses 2,600 mètres annoncés, la sortie de la fresque de Rolf Raffé est annoncée en grande pompe sous le titre plus accrocheur Les Mystères de la Cour des Habsbourg. Il est notamment présenté au cinéma Max Linder le 25 juillet 1922, et la presse se répand en épithètes superlatifs, parlant d’un film « sensationnel », « admirable », « émouvant » et « unique ». Si les critiques sont globalement positives, louant la mise en scène soignée de Rolf Raffé et l’interprétation brillante de l’ensemble du casting, la revue Hebdo-Film n’hésite pas quant à elle à pointer du doigt certains problèmes : « Si le film semble long, si l’intérêt, parfois, n’est pas soutenu comme il le faudrait, c’est qu’il a été monté d’une façon assez sommaire et avec des sous-titres qui seront pour la plupart changés. »ii

Publicité de presse de l'époque

3 – A cheval !

Avec ses intertitres en français, l’extrait de Kaiserin Elisabeth von Osterreich trouvé à Calais en avril 2025 provient donc d’une copie distribuée par La Société des Grands Film Européens en 1922, et cela se confirme avec cette mention qui apparaît dans un des cartons :

un carton titre du film

Si le film n’est aujourd’hui pas perdu (le EYE Filmmuseum d’Amsterdam en possède une copie), cet extrait des Mystères de la Cour des Habsbourg, d’une longueur de presque 100 mètres et entièrement teinté (notamment un vert éclatant), est donc un précieux témoignage de la distribution du film sur le sol français. La revue Hebdo-Film en a publié un long descriptif en 1922, et il semblerait que l’extrait en notre possession se situe quelque part en milieu de métrage, après des séquences relatant l’insurrection qui éclate en Hongrie et la visite de l’Impératrice dans un hôpital où elle fait la rencontre d’un violoniste nommé Féhèr : « Elisabeth cherche l’oubli dans les sports, elle monte à cheval, chasse, dresse des chevaux. »iii

frames of the nitrate print

Rendez-vous sur la chaîne YouTube @ClassicinemaVault pour découvrir cet extrait de près de 5 minutes de Kaiserin Elisabeth von Osterreich, aka Les Mystères de la Cour Habsbourg, dont les images n’ont pas été montrées depuis plus de 100 ans.


i – Hebdo-Film – 19 juillet 1922 – p.28

ii – The New York Herald – 14 novembre 1924 – p.3

iii – Hebdo-Film – 29 juillet 1922 – p.17