The Emerald Motion Picture Company

The Emerald Motion Picture Company

mars 11, 2025 0 Par Nicolas Ravain

INTRODUCTION

La « cité d’émeraude » du Magicien d’Oz de Frank L. Baum s’incarna sur grand écran pour la première fois en 1908 avec The Fairylogue and Radio-Plays, réalisé par Francis Boggs et Otis Turner pour le compte de la Selig Polyscope Company, dans la ville de Chicago. Pas étonnant donc que, sept ans plus tard, un certain Frederick J. Ireland décide d’appeler la société de production cinématographique qu’il vient de créer la Emerald Motion Picture Company, basée dans cette même ville.

La société dirigée par le « Colonel » Selig est l’une des premières à voir le jour sur le territoire américain en 1896 (et l’une des plus célèbres et puissantes jusqu’à la fin des années 10) et Chicago voit alors fleurir dans son sillage de multiples studios qui tentent à leur tour l’aventure cinématographique, faisant de la ville la première capitale du 7ème Art, bien avant Hollywood. Certaines de ces compagnies sont restées dans l’histoire, dont la Selig mais aussi la Essanay Film Manufacturing Company (qui vit naître Broncho Billy et Charlie Chaplin), tandis que bien d’autres sont tombées dans l’oubli, pour différentes raisons.

Qui se souvient de cette Emerald Motion Picture Company, qui ne vécut que quelques années et ne produisit qu’une poignée de films courts ? Pas de grands réalisateurs à créditer, pas de grandes stars, pas de gros budgets ; bref, pas de quoi se répandre.

Et pourtant, il y a là une belle aventure à raconter, une aventure artistique, économique et humaine, qui est avant tout celle d’un homme passionné nommé Frederick J. Ireland.

 

1/ Des planches au cinéma

 

portrait de Frederick J. Ireland

Comme son nom l’indique, Frederick J. Ireland voit le jour à Dublin en Irlande en 1873. Avant de venir s’installer aux USA, il est à la tête d’une compagnie théâtrale avec laquelle il joue un peu partout dans le monde, notamment en Australie, en Afrique du Sud et en Angleterre. Selon Motography, il est aussi musicien, « ayant composé beaucoup de chansons et de sélections musicales »1. La première trace que nous avons trouvée de lui sur le territoire américain date de 1904, alors qu’il interprète sur les planches new-yorkaises le rôle d’Armand Duval dans une adaptation de La Dame aux camélias intitulée Camille.

Ireland connaît son premier grand succès avec Enigmarelle, un automate présenté comme une curiosité scientifique et technique, dont Ireland est crédité comme étant le concepteur et le propriétaire : « L’automate marche, apparemment de son propre chef, monte les escaliers, s’assoit, fait du vélo et écrit son nom sur un tableau noir. »2, est-il écrit dans un journal lors de sa présentation à San Francisco en 1908. Mais en réalité, Enigmarelle est actionné par un opérateur humain qui se glisse dans le corps de l’automate.

photos de l'automate Enigmarelle

photos de Frederick Ireland à côté de l'automate Enigmarelle

Sillonnant le pays – et même le monde – avec sa drôle de marionnette, Frederick J. Ireland décroche un contrat de deux ans à New York avec un certain Oscar Hammerstein et jouit ainsi de son succès durant plusieurs années, avant de commencer à s’intéresser au monde du cinéma.

 

coupure de presse annoncant Enigmarelle

Ayant amassé une petite fortune, l’homme de spectacle rachète en 1911 un théâtre new-yorkais, le Star Theater, pour y accueillir des pièces mais aussi y projeter des films, faisant ainsi entrer dans sa vie le cinéma.

 

2/ Une grande famille

Au cours de l’année 1915, Frederick J. Ireland décide de se lancer pleinement dans l’aventure cinématographique en créant sa propre société de production : la Emerald Motion Picture Company, implantée au 164-166 West Whashington Street. Ireland en est le président, Mr. Deltwin le vice-président et Samuel Quinn le secrétaire et trésorier. Au départ, en bon Irlandais, le projet est de produire des films « dealing with the history of prominent Irish-American »3 dont un long-métrage en quatre bobines sur la vie de Patrick Henry Pearse, célèbre activiste, poète et écrivain né à Dublin qui fut exécuté à la suite de la Révolution de Pâques de 1916.

porttait de Patrick Pearse Henry

L’autre projet est de produire un grand nombre de comédies d’une ou deux bobines, réalisées par Frederick J. Ireland lui-même, dont l’ambition est de se démarquer des comédies dites « slapsticks ». Le slogan de la compagnie est d’ailleurs : « Clean comedy and nothing but the best. »

Lors d’une visite des studios, un journaliste de Motography écrit : « L’impression qui se dégage du studio est celle d’une grande famille aux idéaux élevés, tout le monde travaillant pour une cause commune – nous y entendons ‘nous voulons accomplir de grandes choses’, et non ‘je veux devenir célèbre’. Cet état d’esprit, qui ne vise pas à l’enrichissement personnel mais à l’accomplissement de l’entreprise et de ses acteurs, sera un facteur décisif dans le succès de cette organisation […]. »4 Cet état d’esprit, aussi noble qu’il soit, ne va en réalité pas durer longtemps, car il faut bien se démarquer, s’élever, pour espérer survivre dans ce business impitoyable.

Ainsi, le studio signe rapidement un contrat avec l’actrice Dolores Cassinelli, surnommée la « Sarah Bernhardt of the Moving Picture Stage». Celle-ci a débuté sa carrière cinématographique en 1911 à Chicago sous l’égide de la Essanay, jouant dans des courts-métrages face à la star Francis X. Bushman, avant de rejoindre la Selig Polyscope en 1913 où elle ne tourne que deux films. Après une pause de deux années, durant laquelle elle se sert de sa « voix de soprano au registre magnifique »5 pour chanter de l’opéra, l’actrice rejoint donc les rangs de la Emerald Company pour y tourner dans leur première production intitulée The Voice of Freedom. Après de longues recherches, nous n’avons pas trouvé trace de l’existence de ce film dont la sortie est pourtant annoncée au 16 septembre 1915 par le journal The Billboard.

portrait de Dolores Cassinelli

A la fin de l’été 1915, les membres de la Emerald Company – qui « s’est développée rapidement au cours des premières semaines de son existence »6 – entament des négociations pour acheter un autre site afin d’y implanter un nouveau studio. La « gentille petite famille » rêve donc bien de grandeur et de puissance, souhaitant peut-être concurrencer la Selig et la Essanay. Ainsi, des travaux commencent à Crawford et Lawrence Avenue, où « le sol a déjà été creusé sur près d’un hectare et le coût du bâtiment estimé à pas moins de $75.000. On s’attend à ce que le studio soit achevé dans un délai de soixante jours, les travaux étant menés à la hâte par une double équipe de constructeurs. »7

Parallèlement, la Emerald lance officiellement la mise en production d’une série de courts-métrages en deux bobines intitulée Tom and Jerry Comedy Serie, et qui lui valoir son premier succès cinématographique.

 

3/ Tom et Jerry

Là encore, la Emerald voit les choses en grand, au départ. Trop grand, sûrement. En effet, Frederick J. Ireland prévoit de mettre en boîte une série de vingt films de deux bobines, narrant les aventures burlesques de ce duo comique interprété par Tom Keesey (dans le rôle de Tom) et Charles Huntington (Jerry).

coupure presse présentant Tom and Jerry

Ces deux joyeux lurons aux physiques opposés – préfigurant le duo de Laurel et Hardy plus de dix ans plus tard – sont présentés comme ayant un faible (voire même une obsession) pour le sexe opposé et « le fait qu’ils soient tous les deux mariés à de belles femmes ne les empêche pas de se laisser aller à leurs penchants pour le flirt. » Un résumé qui, à première vue, semble plutôt en contradiction avec la déclaration selon laquelle « le but de la Emerald Company est de produire une comédie ‘clean’ et intelligente, sans vulgarité. »8 N’ayant pu voir aucun des films de cette série, il nous est malheureusement impossible de vérifier s’ils s’inscrivent dans cette démarche.

En lieu et place du premier rôle dans le long-métrage The Voice of Freedom qui lui était prévu à l’origine, Dolores Cassinelli rejoint la Tom and Jerry Comedy Serie pour y interpréter le rôle de l’épouse dudit Jerry. De quoi être déçue, assurément.

En juin 1916, les six premiers films sont dans la boîte, et la sortie du premier épisode est fixée au 26 du mois. Une avant-première a lieu le 22, et la critique est assez élogieuse, évoquant une « excellent photographie, et une attention particulière accordée aux détails des décors et des costumes. »9

coupure presse Tom and Jerry

Mais à nouveau, la contradiction pointe le bout de son nez : se défendant de faire dans le slapstick, les critiques évoquent pourtant « une action rapide »10 et « un certain nombre d’incidents amusants, principalement des poursuites et des échappées belles »11. Si le duo semble fonctionner à merveille et Frederick J. Ireland de bien s’en tirer pour ses premières réalisations, celui-ci ne mettra finalement en boîte que dix épisodes sur les vingt prévus à l’origine.

A l’été 1916, la Emerald participe à la Sixième Exposition et Convention Nationale / Exposition Cinématographique qui a lieu du 10 au 18 juillet à Chicago, aux côtés d’autres firmes importantes comme Pathé, Universal, Selig, Essanay, Vitagraph, Méliès… Pour l’occasion, un «studio moderne [est] construit et le public [peut] voir comment les films sont tournés et développés, puis projetés sur grand écran le jour même. »12

coupure presse de la convention à Chicago

Voilà, la Emerald est maintenant dans la cour des grands. Ou, en tous cas, elle est une compagnie qui compte. Il est donc maintenant temps pour elle de passer au niveau supérieur…

 

4/ Nouveau studio

À la fin de l’année 1916, la Emerald s’installe donc dans ses nouveaux locaux, situés au 1717-1729 North Wells Street, dans un « studio qui n’a pas son pareil dans le pays en terme de taille et d’équipement. »13

Rien que ça.

exterieur studios Emerald Company

Une longue description du bâtiment et de ses équipements paraît dans le magazine Motography en mars 1917 : « Il s’agit d’un bâtiment de trois étages contenant 10.000 mètres carrés d’espace de travail. […]. ‘Économie et efficacité’ est le slogan de la société. Le sol du studio mesure 40 mètres sur 20, assez grand pour fournir un espace de travail à au moins six compagnies de comédiens. Vingt décors peuvent être utilisés simultanément. La hauteur du studio est de 15 mètres et le système d’éclairage est disposé de manière à pouvoir tirer parti de cette hauteur inhabituelle. […] Les loges sont construites pour accueillir trois cents acteurs et figurants. […] Pour les scènes extérieures, le studio a un emplacement inhabituellement beau, à proximité d’un beau quartier résidentiel, à un pâté de maisons de Lincoln Park avec son paysage pittoresque et varié, et avec le lac Michigan comme arrière-plan pour les images de la mer. […] La Emerald Company affirme que son laboratoire, grâce à son équipement et à son agencement efficace, permettra d’économiser de 33% à 40% du coût de chaque film. Un examen attentif montre que les constructeurs ont fait tous les efforts possibles pour éliminer les pertes de temps et que tout a été prévu pour un travail rapide et minutieux. L’avantage de la relation de proximité entre le laboratoire et le studio est évident, car le succès ou l’échec d’une scène peut être testé en un temps record et les retakes nécessaires peuvent être ordonnées immédiatement. Les laboratoires sont équipés pour traiter 12.000 mètres de pellicule par jour […]. »14

interieur studios Emerald

10.000 mètres carrés ; 15 mètre de hauteur ; 12.000 mètres de pellicule par jour… Des chiffres qui donnent le tournis. La Emerald voit grand, vraiment très grand. Pour l’occasion, le studio y accueille le bal annuel des membres de la Motion Picture Machine Operator’s Union au mois de mai 1917. Le sous-sol est transformé en une salle de cabaret et une immense salle de bal s’installe au deuxième étage. Durant la soirée, les membres élisent l’homme et la femme les plus populaires de l’assemblée, et Frederick J. Ireland les met en scène dans un petit court-métrage qui est aussitôt développé, monté et projeté le jour même sur grand écran.

Tout ça est bien beau, mais maintenant que la Emerald est devenue un gros studio, il s’agirait de faire un film qui soit à la hauteur de ses ambitions, et non plus seulement des comédies inoffensives d’une ou deux bobines.

Et là encore, Frederick J. Ireland va mettre le paquet.

 

5/ The Slacker’s Heart

Pour son premier long-métrage, le réalisateur irlandais choisi donc de mettre en scène un film de guerre. Ou, plus précisément, un film de propagande sur la récente entrée en guerre des Etats-Unis dans le conflit mondial. Intitulé au départ The Slacker (soit « le fainéant », « le tire-au-flanc »), le film raconte l’histoire d’un « jeune homme qui manque à son devoir d’Américain et qui tombe sous l’influence d’un agent du gouvernement allemand. »15

coupure presse Slacker's Heart

Des séquences sont tournées dans le Wisconsin, à Milwaukee, où le studio obtient la participation de réelles unités militaires américaines, dont la Wisconsin Defense League et la Wisconsin National Guard, avec qui Frederick J. Ireland met notamment en boîte une impressionnante charge de la Troupe A. Quelques séquences sont également tournées dans la ville de Ripon, Wisconsin, sur le campus universitaire.

Qualifié de « proposition semi-officielle du gouvernement »16, The Slacker’s Heart affiche clairement son statut de film de propagande, allant même jusqu’à en détailler le programme et les intentions : « [Le film] a trois objectifs : premièrement, contribuer à la campagne de recrutement ; deuxièmement, présenter à des fins éducatives les véritables raisons pour lesquelles les États-Unis sont entrés en guerre contre l’Allemagne ; troisièmement, montrer les activités des agents du gouvernement allemand sur le territoire américain. »17

Côté casting, c’est l’acteur Edward Arnold qui hérite du rôle principal de Frank Allen. L’acteur âgé de 26 ans vient de commencer sa carrière en 1916 au sein de la concurrente Essanay, qu’il vient de quitter pour rejoindre le projet de Frederick J. Ireland. Il connaîtra ensuite une longue carrière jusqu’au milieu des années 50, travaillant avec de prestigieux metteurs en scène (Mervyn Leroy, Victor Fleming, Clarence Brown, William A. Wellman ou encore Josef von Sternberg et Frank Capra).

Portrait d'Edward Arnold

À sa sortie, The Slacker’s Heart reçoit un accueil positif, tant du côté du public que de la critique, le film « étant montré avec un succès inattendu dans l’Illinois et l’Indiana »18. La presse loue les mérites d’une séquence spectaculaire dans laquelle un bateau américain est coulé par un sous-marin allemand et parle d’un « intérêt bien soutenu avec un climax qui devrait faire se lever les spectateurs dans la salle. »19

 

6/ « The one and only and original » » Billy West

L’anecdote (légende ?) est célèbre : en 1915, Charlie Chaplin s’inscrivit à un concours de sosies de son personnage de Charlot et n’arriva… qu’à la 20ème place. L’un de ses imitateurs les plus célèbres à l’époque est le comédien Billy West, qui s’est fait une spécialité de copier le personnage de Charlot dans une série de films produit par les King Bee Studios, dans lesquels il a comme partenaire régulier Oliver Hardy, Ethelyn Gibson (son épouse) ou Leatrice Joy.

portrait de Billy West

Après le duo Tom and Jerry, la Emerald persiste donc dans la production de comédies en deux bobines, surfant sur le succès de Billy West, qui surfe lui-même sur le succès de Charlie Chaplin. Frederick J. Ireland déclare ainsi : « En présentant Billy West sous la bannière d’Emerald Motion Picture Company, je crois que nous répondons à un besoin longtemps ressenti et à l’appel de milliers d’exploitant progressistes. […] Son talent artistique a été pleinement reconnu et je ne prétends pas pouvoir l’améliorer, mais après avoir vu un certain nombre de ses films, j’ai été convaincu qu’il n’avait jamais vraiment eu les moyens de l’exprimer tout à fait. […] Les coûts de production de ses films ne seront pas un problème pour la compagnie. »20

Il s’agit donc de mettre le paquet, de dépenser sans compter, comme dirait l’autre. Les scripts des films sont fournis par ‘Chuck’ Reisner, Frederick J. Ireland est derrière le mégaphone et les équipes de la Emerald travaillent sans relâche dans une grande effervescence : « Dès qu’une scène est tournée, une autre commence, et les répétitions commencent aussitôt, ce qui réduit au minimum les retards. Billy West est ici, là, partout, en train de donner des instructions aux membres de sa compagnie sur la meilleure façon d’obtenir certains effets. » L’idée est de mettre en boîte six de ces films avant de commencer à les distribuer, et le premier à sortir est Mustered Out, le 15 septembre 1919.

coupures presse sur Billy West

Rapidement, des problèmes judiciaires surgissent. En effet, juste avant de s’engager auprès de la Emerald, Billy West a signé un contrat avec la Bulls Eye Film Corporation, contrat qu’il rompt prématurément en février 1919. La Bulls Eye engage alors des poursuites judiciaires et souhaite interdire Billy West de tourner des films avec la compagnie de Frederick J. Ireland. Le comédien se voit alors dans l’obligation de faire paraître dans la presse une déclaration pour ne pas ternir sa réputation : « [La Bulls Eye Company] a sorti quatre films sous le titre ‘Billy West Comedies’ dans lesquels je n’apparais pas et, ce faisant, elle escroque délibérément le public. Pendant dix ans, j’ai travaillé sérieusement et sans relâche, tant sur scène qu’à l’écran, pour faire de mon nom une marque commerciale de valeur, et je n’ai pas l’intention de permettre à d’autres de profiter de mon travail. Je suis désormais sous contrat avec la Emerald Motion Picture Company pour produire de véritables Billy West Comedies, et je déclare formellement qu’aucune autre société n’a de droit sur mon nom. »21

déclaration de Billy West dans la presse

Si le comédien est dans son bon droit, il nous est tout de même permis de trouver sacrément osé qu’un acteur, qui doit sa notoriété au fait d’en avoir copié un autre, s’offusque du fait que quelqu’un puisse « profiter de son travail ». L’ironie est à son comble sur les affiches publicitaires ci-dessous où l’on voit Billy West, sous les traits du Charlot de Charlie Chaplin, qualifié comme étant le « seul », « l’unique » et « l’original » !

coupure presse sur Billy West

La bataille judiciaire durera un long moment, les deux compagnies s’accusant et se répondant à intervalles régulières pendant plusieurs mois par l’intermédiaires de communiqués dans la presse. Au final, l’injonction de la Bulls Eye sera rejetée par la cour fédérale, mais cela ne sera pas sans conséquences sur les relations avec la Emerald : Billy West et Ethelyn Gibson quittent Chicago en 1920 pour fonder la Billy West Productions dans le nouvel eldorado du 7ème Art qu’est Hollywood.

 

7/ Alice Howell, la Chaplin au féminin

En octobre 1919, une notule parue dans la presse spécialisée annonce qu’Alice Howell, « la célèbre star de la L-Ko et connue comme la Charlie Chaplin féminine, a été ajoutée à la liste des stars de la Emerald Company. »22 Frederick J. Ireland semble donc vouloir creuser le filon de la comédie, et qui plus est de la comédie chaplinesque, étant donné qu’Alice Howell a partagé l’écran avec Charlie Chaplin, le vrai cette fois-ci, dans plusieurs comédies produites par la Keystone.

Alors qu’elle tourne énormément entre 1914 et 1918, l’actrice est au creux de la vague en 1919, n’apparaissant que dans trois courts-métrages cette année-là.

portrait d'Alice Howell

L’arrivée d’Alice Howell au sein de la Emerald est annoncée en grande pompe, à grand renfort de slogan tout en superlatif, parlant carrément d’elle comme de la « plus grande comédienne du monde. » C’est qu’il fallait bien ça, après avoir accueilli celui qui fut qualifié humblement « d’homme le plus drôle de la planète » : cet opportuniste de Billy West.

coupure presse sur Alice Howell et Billy West

Là encore – à croire que Frederick J. Ireland ne tire pas de leçons des erreurs passées ! – le projet est mettre en boîte pas moins de 26 films de deux bobines avec Alice Howell. Et là encore, la réalité sera tout à fait différente : seulement dix de ces films seront produits au sein de la Emerald jusqu’en 1920, dont trois réalisés par Frederick J. Ireland lui-même (Cinderella Cinders, Her Bargain Day, Rubes and Romance).

 

8/ Cropper, Reelcraft et une nourrice

À la fin de l’année 1919, la Cropper Distributing Corporation achète les droits de distribution mondiale des comédies en deux bobines mettant en scène Billy West et Alice Howell : « Il est entendu que Mr. Cropper couvrira tous les marchés étrangers avec le produit dont il s’occupe. Il travaille dans le secteur du cinéma depuis quatorze ans, à la fois en tant qu’exploitant et en tant ‘qu’exchangeman’, et bénéficie d’une clientèle nombreuse et fidèle dans tout le pays. »23

portrait R. C. Cropper

Un contrat est notamment passé avec la Consolidated Film Corporation de San Francisco et Los Angeles qui, dans une lettre adressée à Ross C. Cropper, le félicite quant à la qualité des films avec Alice Howell, « tant au niveau de l’histoire que de la production. »24

En 1920, une nouvelle société voit le jour, nommée Reelcraft Pictures Corporation qui, avec un capital de $5.000.000, absorbe la Emerald Motion Picture Company, la Bulls Eye Film Corporation (New York), la Bee Hive Film Corporation (Chicago), la Cropper Distributing Corporation et la Interstate Film Company (New York) et dont le but est « de produire et distribuer exclusivement des comédies courtes. »25 Frederick J. Ireland en est nommé vice-président, annonçant que « l’objectif actuel est d’identifier Reelcraft auprès des exploitants et du public comme la marque indélébile de la perfection et de la qualité pour tous les films courts. »26

La Reelcraft produit et distribue la dernière série de films sur laquelle travaille Frederick J. Ireland avant de se retirer du business, intitulée The Little Home Nurse. La production de cette série de films, basés sur les articles du Dr. J. Maximilian Schowalter et mettant en scène l’actrice d’origine française Cecelia Jacques, vient peut-être de l’intérêt que portait M. E. Oberdorfer, secrétaire et trésorier de la Emerald quelques années auparavant, pour les films industriels et éducatifs : « La valeur et le besoin de films éducatifs de haut standing pour les écoles et les collèges ainsi que pour le grand public sont généralement appréciés mais, à bien des égards, ne sont pas entièrement satisfaits par la production actuelle. »27

portrait de Cecelia Jacques
Les épisodes de The Little Home Nurse sont à la frontière du film de fiction et du documentaire, contenant à la fois une histoire d’amour s’étalant sur l’ensemble des cinq films tout en donnant dans chacun d’eux des conseils sur les soins appropriés aux patients atteints de la grippe, sur l’aménagement de la chambre des malades, la prise de température, la stérilisation des instruments, les pansements des bras et jambes foulés et cassés. Pour sa dernière mise en scène cinématographique, le travail de Frederick J. Ireland est salué par la critique qui parle d’un « film bien réalisé [et d’une] excellente distribution »28.

Après cela, il est temps pour Frederick J. Ireland de se retirer du business…

 

9/ Retour sur les planches

À l’aube de la cinquantaine, le réalisateur-scénariste-producteur d’origine irlandaise quitte donc l’industrie cinématographique après une courte mais intense aventure d’à peine cinq ans, pour retourner à ses premières amours : la scène et la musique. En 1921, il travaille pour l’agence T. Dwight Pepple, se spécialisant dans « les revues musicales, les ballets, les prologues et les présentations. »29 Il signe un contrat avec Lubliner et Trintz, propriétaires d’une grande salle de spectacle de Chicago pouvant accueillir 1.500 spectateurs, pour écrire et mettre en scène leurs « grandes revues musicales et de mode. »30

Il rejoint ensuite la Fabric Studios Incorporated, basée à Chicago, pour laquelle il est « responsable de la division qui assiste les directeurs de théâtre dans la conception et la réalisation de prologues, de présentations et d’effets d’éclairages. »31

coupure presse Fabric Scenary Studios

La dernière trace que nous avons trouvée de Frederick J. Ireland date de 1922, lorsqu’il fonde avec Frances Rowena Anderson la Anderson and Ireland Studios, qui se veut une école d’art dramatique et de danse, avec laquelle il monte le spectacle Syncopated Baseball, un « numéro de danse inédit joué par vingt filles chaussées de sabots de bois. »32

Tout un programme !

coupure presse Anderson Ireland Studios

Il épouse la danseuse Nema Catto, avant de s’éteindre le 22 juin 1939 à Détroit, dans le Michigan, à l’âge de 66 ans.

 

CONCLUSION

Tout comme la cité d’émeraude du Magicien d’Oz, l’aventure cinématographique de Frederick J. Ireland et sa Emerald Motion Picture Company de Chicago fut surtout faite de poudre aux yeux. Tel ledit magicien, Frederick J. Ireland accéda à la célébrité en animant un (faux) automate, puis construisit un pays studio de cinéma qui, tout en voulant vendre du rêve, ne parvint jamais vraiment à atteindre ses objectifs.

Enfin, tout comme Dorothy dans le livre de Frank L. Baume, Frederick J. Ireland s’en retourna dans son Kansas à lui, la scène de théâtre, car, après tout, « There’s no place like home. ».

 


1 Motography – 24 juin 1916 – p.1457
2 The San Francisco Dramatic Review – 5 décembre 1908 – p.5
3 Motography – 28 août 1915
4 Motography – 24 juin 1916 – p.1457
5 Motography – 04 septembre 1915 – p.446
6 The Billboard – 04 septembre 1915
7 The Billboard – 02 octobre 1915
8 Motography – 10 juin 1916 – p.1324
9 Billboard – 01 juillet 1916 – p.84
10 Motography – 15 juillet 1916 – p.156
11 Motography – 22 juillet 1916 – p.217
12 Billboard – 24 juin 1916 – p.58
13 Billboard – 16 décembre 1916
14 Motography – 24 mars 1917 – p.616
15 Motography – 5 mai 1917 – p.955
16 Motography – 5 mai 1917 – p.955
17 Motography – 5 mai 1917 – p.955
18 Exhibitors Herald – 18 août 1917 – p.22
19 Exhibitors Herald – 18 août 1917 – p.27
20 Exhibitors Herald – 24 mai 1919 – p.38
21 Exhibitors Herald – 7 juin 1919 – p.10
22 Motion Picture News – 25 octobre 1919 – p.3149
23 Moving Picture World – 20 décembre 1919 – p.956
24 Moving Picture World – 7 février 1920 – p. 898
25 Exhibitors Herald – 27 mars 1920 – p.43
26 Exhibitors Herald – 27 mars 1920 – p.43
27 Motography – 24 mars 1917 – p.616
28 Exhibitors Herald – 23 octobre 1920 – p.66
29 The Billboard – 24 septembre 1921 – p.43
30 The Billboard – 24 septembre 1921 – p.43
31 Exhibitors Herald – 24 décembre 1921 – p.57
32 Variety – 25 août 1922 – p.28