Barbara La Marr : Vamp à la vie et à l’écran

Barbara La Marr : Vamp à la vie et à l’écran

octobre 9, 2024 0 Par Nicolas Ravain

Danseuse, poétesse, écrivaine et actrice, Barbara La Marr – née Reatha Dale Watson en 1896 à Yakima dans l’état de Washington – mena une vie aussi mouvementée que courte, fauchée par une mort prématurée à l’âge de 29 ans. Surnommée « The girl who is too beautiful » et considérée comme une vamp à la fois à l’écran et dans sa vie privée, elle fut à l’origine des scripts de six longs-métrages et joua dans une petite trentaine de films entre 1920 et 1926, année de sa mort. Mystérieuse, instable, fêtarde, caractérielle, croqueuse d’hommes (elle se marie cinq fois en l’espace de 11 ans !) et maman adoptive de plusieurs enfants, Barbara La Marr est une étoile filante du cinéma dont la lumière, vacillante et parfois sur le point de s’éteindre, continue toujours de nous parvenir aujourd’hui.

Portrait de Barbara La Marr

Enfant adoptée, elle grandit aux côtés de sa demi-sœur et ses deux frères aînés, William et George, dans une petite ville désertique de l’ouest américain. L’adolescente s’y ennuie tellement qu’un soir de 1911, âgée de quinze ans, elle monte dans la voiture de sa demi-sœur qui l’emmène à Los Angeles, la tête pleine d’envie et d’espoir. Mais son rêve ne se réalise pas cette fois-ci et Reatha est retrouvée quelques jours plus tard, « perplexe, secouée, et peu disposée à parler de ses expériences. »1

De retour au bercail, la jeune femme fait la rencontre d’un rancher nommé Jack Lyttle, qu’elle s’empresse d’épouser en 1912 en espérant s’affranchir des chaines familiales. Là encore, le rêve prend fin rapidement lorsque le rancher rend l’âme quelques mois plus tard d’une pneumonie. Sans perdre de temps, Reatha fait ses valises pour Los Angeles et y épouse un avocat du nom de Lawrence Converse. Pas question qu’elle se laisse abattre comme ça ! Et pourtant, une fois encore, la sort semble s’acharner contre elle : la cérémonie passée, la jeune femme se rend compte que son nouvel époux a déjà une bague au doigt et des enfants à la maison. Le scandale est de courte durée car l’avocat rend lui aussi l’âme en raison d’un caillot de sang logé dans son cerveau. Ne souhaitant pas retourner chez ses parents adoptifs, Reatha trouve refuge chez sa demi-sœur à Los Angeles et c’est à ce moment là que sa carrière artistique démarre, par le biais de la danse.

Plusieurs journaux évoquent ses passages sur scène lors de l’année 1915, notamment en août au Midway Gardens de Chicago où elle danse en compagnie de son acolyte Robert Carville, et en octobre où elle exécute un cake-walk (à l’origine une danse pratiquée par les esclaves du sud des USA pour se moquer de la gestuelle des Blancs) dans une pièce au titre prémonitoire : The Girl of Tomorrow. La jeune femme épouse alors son troisième mari, le danseur Phil Ainsworth, avant de divorcer en 1917, puis son quatrième, l’acteur de comédie à succès Ben Deely, aux côtés duquel elle joue dans la pièce The New Bell Boy.

Dans son ouvrage Sex goddesses of the silent screen, l’auteur Norman Zierold explique que « peu à peu, sa réputation grandit […] jusqu’au Old Lincoln Hotel de New York à Broadway et la 52ème rue »2, permettant ainsi à la jeune femme d’à peine vingt ans d’entrer en contact avec le monde du show-business. C’est ainsi qu’elle décide de changer de nom, se faisant désormais appeler Barbara La Marr, et qu’elle fait la rencontre du directeur général de la Fox Film, Winfield Sheehan, auquel elle évoque la rédaction de son premier roman en cours d’écriture. A la suite de cela, un article du Wid’s daté du 22 décembre 1919 explique que le producteur William Fox engage Barbara La Marr sous contrat pour écrire plusieurs histoires destinées à la star Gladys Brockwell. Le premier de ces films s’intitule The Mother of His Children, réalisé par Edward J. Le Saint au début de l’année 1920 et qui sort sur les écrans au mois de mars de la même année. L’intrigue se déroule à Paris, et il y est question d’une princesse orientale dont « le maquillage et le mode de vie suggèrent au premier abord un rôle familier de vamp »3 à la recherche d’un amour pur et qui se retrouve à prendre en charge les enfants d’une autre femme suite à la mort de celle-ci. Une histoire largement inspirée de la propre vie de Barbara La Marr, donc. A sa sortie, le film (aujourd’hui perdu) ne récolte pas que des éloges, particulièrement concernant le scénario (« un triangle amoureux conventionnel dont les personnages n’attirent aucune sympathie » ; « l’histoire manque d’éléments puissants »4 ; « une intrigue antipathique »5, scénario dont l’écriture fut confiée à Charles J. Wilson, pourtant un vétéran dans le domaine.

Gladys Brockwell dans Mother of His Children

Gladys Brockwell dans A Mother of His Children

Si Barbara La Marr doit à l’origine écrire une série de six histoires pour la Fox avec Gladys Brockwell en tête d’affiche, les choses sont finalement assez différentes. En 1920, elle est créditée comme auteur de l’histoire de cinq films dont seulement deux sont interprétés par Gladys Brockwell : The Mother of His Children donc, ainsi que Rose of Nome, décrit par le Wid’s du 8 août 1920 comme une « histoire conventionnelle d’une salle de bal en Alaska […] assez banale »6. Concernant les trois autres films (The Little Grey Mouse, Flame of Youth et The Land of Jazz), ils ont tout de même pour point commun de mettre un personnage féminin au centre de l’intrigue, respectivement Louise Lovely, Shirley Mason et Eileen Percy.

Parallèlement à son activité d’écrivain pour le cinéma, Barbara La Marr écrit également des poèmes, publiés la plupart dans le magazine Close-Up durant plusieurs années : The Savage (édition du 5 octobre 1920), A Dream (édition du 20 octobre 1920), The Inevitable et Moths (édition du 5 novembre 1920) ou encore I Love to Hate You et Reincarnated (édition du 5 mars 1922). Dominée par les thèmes de l’amour et du corps, cette production mériterait elle aussi de bénéficier d’une publication pour sortir de l’oubli.

Poème de Barbara La Marr intitulé I Love to Hate You

in Close-Up – 5 mars 1922 – p.9

 

Cette même année 1920, Barbara La Marr fait aussi ses débuts en tant qu’actrice sur le grand écran dans le film Harriet and the Piper, réalisé par Bertram Bracken. Le film est produit par l’actrice Anita Stewart via sa société Anita Stewart Productions en collaboration avec la Louis B. Mayer Productions et distribué par Associated First National Pictures. Créditée en tant que Barbara Deely, il semble qu’elle fasse sensation dans le petit rôle de Tam o’Shanter Girl, rôle qu’elle interprète « avec force »7 et « tellement bien qu’on en oublie que ce n’est pas réel »8. Elle tourne ensuite sous la direction de John Ford dans Desperate Trails, aux côtés d’Harry Carey, puis tape dans l’œil de la superstar Douglas Fairbanks avec qui elle partage l’affiche dans la comédie The Nut avant d’incarner Milady de Winter dans The Three Musketeers de Fred Niblo.

AfficheDesperateTrail

Son ascension est ensuite assez rapide, et l’actrice de vingt cinq ans se spécialise dans les rôles de vamps, ces femmes fatales dont la beauté mystérieuse attire les hommes pour mieux les manipuler et les détruire. Elle est ainsi une marâtre infâme dans Cinderella of the Hills (Howard M. Mitchell) ; l’aristocrate Antoinette de Montauban, « le célèbre personnage de la favorite de la cour qui, le sourire aux lèvres galbées, participe aux intrigues de l’État »9 dans le célèbre The Prisoner of Zenda de Rex Ingram ; l’actrice Leva Lemaire dans Souls for Sale (Rupert Hughes), définie comme « une vampire » dans The World Film Encyclopedia ; une voleuse d’origine russe dans Strangers of the Night de Fred Niblo ou encore la « mystique, belle et cruelle »10 Zareda dans le Black Orchids de Rex Ingram.

Son nom est ainsi souvent associé dans la presse de l’époque à celui de Theda Bara, la première vamp du grand écran, faisant de Barbara La Marr la digne héritière de cette lignée d’actrice dont Musidora, Helen Gardner ou Louise Glaum se présentent comme les antithèse des douces et innocentes Lilian Gish et Mary Pickford.

affiche Strangers of the Night de Fred Niblo

Rex Ingram dirige Barbara La Marr sur Black Orchids

Rex Ingram dirige Barbara La Marr sur le tournage de Black Orchids

L’année 1924 constitue un sommet dans la carrière et le succès de Barbara La Marr, année où elle occupe la tête d’affiche de quatre longs-métrages et durant laquelle elle écrit une ultime nouvelle non publiée et sans copyright intitulée My Husband’s Wives qui donne naissance à un film éponyme réalisé par Maurice Elvey.

A la fois auréolée de succès, tourmentée par ses échecs amoureux (elle doit faire face à un procès intenté par son ex-époux Ben Deely qui défraye la chronique tout en se mariant pour la cinquième fois avec Jack Dougherty) et affaiblie par ses excès de fêtes et d’alcool, la santé de Barbara La Marr commence à décliner : « Pendant un certain temps, sa silhouette gracieuse devint étrangement lourde, la coloration de sa peau autrefois blanche comme une perle d’une pâleur maladive. On parlait d’excès de gourmandise, de prise de drogues. En effet, on disait qu’elle consommait toutes sortes de substances – de l’opium de la meilleure qualité, de la cocaïne logée dans un cercueil en or sur le piano à queue. »11

Barbara La Marr et Jack Dougherty

Barbara La Marr et son 5ème époux Jack Dougherty

L’actrice tente malgré tout de se reprendre en main, s’impose un régime alimentaire et se lance en 1926 dans le tournage de The Girl from Montmartre sous la direction d’Alfred E. Green où elle interprète la fille illégitime d’un anglais de bonne famille et d’une pauvre femme espagnole. Le tournage est une rude épreuve pour Barbara qui perd régulièrement conscience sur le plateau. Le tournage à peine terminé, elle confie son fils adoptif Donald à son amie Zasu Pitts, est admise quelques temps dans un sanatorium avant de retourner vivre chez ses parents à Altadena.

Barbara La Marr avec son père et son fils adoptif

Barbara La Marr avec son père et son fils adoptif Donald

C’est ici que son voyage se termine le 30 janvier 1926, l’artiste succombant à une tuberculose et une néphrite avant même d’avoir atteint ses trente ans. En 1922, elle déclare : « Quand je suis heureuse, je suis comme un chat, élégant et ronronnant, complètement inutile. Mais c’est quand je suis malheureuse, le coeur brisé, que je donne mon meilleur travail. »12

Il ne faut certes en rien se réjouir du malheur des autres, mais dans le cas de Barbara La Marr, on ne peut que louer les difficiles épreuves que la vie mit sur sa route et qui lui donnèrent ainsi le carburant nécessaire pour exprimer sa vision unique du monde, tant par l’écrit que sur l’écran.

Portraits de Barbara La Marr


1 Sex Goddesses of the Silent Screen – Norman Zierold, p.62
2 Idem, p.64
3 The Moving Picture World – 17 avril 1920 – p.458
4 Wid’s Daily – 11 avril 1920
5 Picture Play Magazine – juin 1920
6 Wid’s du 8 août 1920
7 Variety – 28 janvier 1921
8 Close-Up – 05 novembre 1920
9 The Picturegoer – 23 novembre 1922
10 Motion Picture Magazine – novembre 1922
11 Sex goddesses of the silent screen – p.74
12 Motion Picture Magazine – novembre 1922